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Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath) de John Ford (USA, 1940)

Affiche Les Raisins de la colère

Les films qui ont une densité spirituelle évidente mettent souvent en scène le voyage, l’itinéraire initiatique, mais aussi la souffrance qu’implique de quitter sa terre, ses racines, son pays, son existence. On se rend compte, avec Les raisins de la colère que la modernité a constitué le terreau indispensable de la modernité liquide (Zygmunt Baumann). Le film est en effet réalisé en 1940, bien avant que la philosophie de la déconstruction ne se formalise. Et tandis que la modernité évoque l’inéluctable « disparition du soi » comme imago dei, le film nous expose, comme dernier recours, « la grande âme » du peuple, toujours penchée vers les plus souffrants, les abandonnés ou les exilés. Cette âme apparaît aussi comme christique, et « condense » l’espoir de ceux qui sont déracinés, « déterritorialisés » pour reprendre un mot à Deleuze.

Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath)[1] de John Ford (1940) illustre la vie d’une famille poussée sur les routes (en particulier la Highway 66) qui, de campement en campement, tente de trouver un lieu où s’établir, où trouver du travail pour vivre. L’expropriation, après la saisie des biens, l’exploitation sans vergogne des pauvres, l’impunité des forces de l’ordre font de ce film un monument du cinéma universel et intemporel. Revoir le film aujourd’hui, où tant de migrants trouvent la mort dans les eaux méditerranéennes, où d’autres sont « sauvés des eaux » mais sont privés de tout, pour espérer un asile en Europe, a de quoi faire réfléchir. Mais le film n’a pas seulement une dimension sociale, il montre aussi comment, à travers la figure d’un pasteur, la foi elle-même est remise en question : il n’existe aucun bouleversement social qui n’interroge aussi la foi. Tom Joad (Henry Fonda) rencontre en effet, en revenant chez lui après quatre ans de prison pour meurtre, Jim Casey (John Carradine, le père de David Carradine, célèbre pour son rôle dans la série Kung Fu), ex-pasteur. Celui-ci reconnaît Tom, qu’il croise par hasard sur la route et bien vite, après avoir échangé quelques souvenirs, lui avoue avoir perdu la foi, il n’a plus la flamme. Puis Tom se décide à reprendre la route et lui dit :

– De quel côté que tu vas ?

– Depuis que j’ai perdu la foi, eh ben, pour moi, c’est le même tabac d’aller d’un côté ou d’un autre (8’25’’).

Ainsi s’exprime un lien entre la perte de la foi et l’errance. Les épreuves climatiques (le Dust Bowl et l’exode des paysans qui s’en suit) et économiques ont-elles eu raison de la foi du pasteur ? Ce n’est pas clair. Tom Joad lui dit qu’il n’était peut-être pas fait pour être pasteur, vu son addiction pour les femmes… À moins que ce ne soient finalement ses propres péchés qui l’ont désespéré. Jim semble avoir renoncé à sa mission suite à une lutte intérieure fatigante, épuisante peut-être, avec lui-même et face à Dieu.

Les personnages sont pratiquement privés des ressources de la religion. Quand le grand-père de la famille meurt sur la route de l’exil, la famille demande à Jim de dire quelque chose. Il refuse d’abord, expliquant une nouvelle fois qu’il n’est plus pasteur. Mais, cédant devant l’insistance, il dit quelques mots, non pas vis-à-vis du mort, mais des vivants qui restent là, à devoir lutter pour survivre. Ainsi les hommes seraient prêts à poursuivre leurs rites, indépendamment de la foi, parce que « c’est toujours comme ça qu’on a fait ». Mais l’épreuve creuse plus avant la question, au point que, au cœur du drame, s’en ajoute un autre pour Tom : il est à nouveau recherché pour meurtre, s’étant défendu dans une bagarre impliquant des policiers qui provoquera la mort de l’un d’entre eux. Tandis qu’il est obligé de fuir, à la fin du film, sur le point de se faire prendre, il dit à sa mère :

– Un homme n’a pas une âme à lui tout seul mais rien qu’un petit morceau d’une grande âme. La grande âme commune qui appartient à tout le monde. Alors ça ne fait rien, je serai partout dans l’ombre. Je serai partout, partout où tu seras, partout où il y aura une bagarre pour que les gens puissent bouffer, je serai là. Partout où il y aura un flic qui frappera un gars, je serai là. Je serai là où les types gueulent quand ils deviennent enragés et je serai là où les gosses rient quand ils ont faim et qu’ils savent que la soupe est prête. Et quand les gens mangeront les choses qu’ils font pousser et vivront dans les maisons qu’ils construiront, je serai là aussi.

– Je ne comprends pas tout ça, Tom.

– Moi non plus, ‘man, mais c’est une chose à laquelle j’ai réfléchi (2h 01’44’’)[2].

« We are the people », dira plus tard la mère de Tom à son mari tandis qu’ils partent vers leur destination finale, la Californie, en camion. Tom Joad est à lui seul un morceau de la « grande âme » du peuple. Mais son discours a aussi quelque chose de christique : ne serait-il pas lui aussi l’âme du peuple, lui qui habite au cœur des aspirations profondes de l’humanité ? Nous avons ici un bel exemple du passage du symbole à la figure (qui demande un accomplissement). Comme Tom, Jésus vécut pauvrement et fut rejeté, pourchassé. Il apparaît alors que si la foi chrétienne se maintient, ce n’est pas tant parce que les sentiments religieux parviendraient toujours à surmonter l’abîme et le chaos dans lequel la société (les banques, dans le film) plonge les plus pauvres, que parce que le peuple est d’une seule âme et d’un seul corps, de la même nature humaine, en quelque sorte, que celle du Christ. Le chaos fait remonter cette identité profonde, au-delà des aspects religieux et de leurs expressions comme une réalité existentielle qui appelle sa manifestation.

On le voit déjà dans l’histoire culturelle elle-même. Le passage de la rencontre de Tom et de sa mère a clairement inspiré Bruce Springsteen qui a composé la chanson The Ghost of Tom Joad. On peut y entendre : « Partout où il y a quelqu’un qui se bat pour un endroit où vivre/ Partout où quelqu’un se bat pour être libre/ Ou pour un job décent ou pour un coup de main/ Regarde dans leurs yeux, Maman tu me verras »[3]. Le film, qui évoque aussi le Dust Bowl des années 1930, on l’a dit, n’est pas non plus sans liens avec Interstellar de Christopher Nolan (2014). Là aussi, des tempêtes de poussière ont des effets catastrophiques sur la vie des populations, les poussant à l’exode, tandis que les cultures dépérissent inexorablement. La seule possibilité pour survivre et sauver l’espèce humaine est de trouver une autre terre, dans une autre galaxie. De manière métaphorique, des chercheurs tentent de trouver la formule qui permettra la maîtrise de la loi de la gravitation universelle. Sans avoir la même force spirituelle (et biblique si l’on pense à l’Exode) que Les raisins de la colère, Interstellar mise tout sur l’amour, capable de bouleverser les lois de la physique…

Le voyage initiatique est présent dans de nombreuses religions et cultures. Pensons par exemple à Narayama bu-shiko (La ballade de Narayama) de Keisuke Kinoshita (1958) dont Shoei Imamura fit un remake en 1983 et qui obtint la Palme d’Or à Cannes. La culture occidentale est marquée, quant à elle, par la vie du Christ, vie de pérégrination et de mission. Le Christ appelle à la conversion tandis que le Royaume des cieux est « tout proche » (Mc 1,15) sans qu’on puisse pourtant le situer « ici ou là »[4]. L’image du prédicateur ou du moine, itinérant ou pérégrinant a durablement marqué les esprits. Il n’est donc pas étonnant que l’errance soit la matrice à partir de laquelle la vie peut être définie comme « sans but », l’expression d’une époque éloignée de la foi et de la spiritualité, ou de celui, comme Caïn, qui est maudit, sans qu’on puisse le tuer (et on accuse justement Tom Joad de meurtre). Il n’y a pas d’errance sans expérience du mal, de la souffrance, de la perte du but fixé, ou de son caractère introuvable.

Comment l’homme contemporain, centré sur lui-même, ses désirs et sa volonté, pourrait-il lire son existence comme un pèlerinage vers la maison du Père, accepter l’accomplissement de sa vie libre comme procédant de la volonté d’un autre ? La même matrice peut au contraire être le « lieu » à partir duquel le croyant, mais aussi le prêtre inaugure son ministère. C’est parce que les brebis sont égarées, errantes, que « le bon pasteur » abandonne les brebis en sécurité pour partir à la recherche de celles qui sont perdues. Il n’est pas étonnant que Jim, le prédicateur, succombe à l’errance de son temps, et devienne lui-même « errant », tandis que l’errance de Tom peut devenir la condition et la chance de revenir à Dieu, même dans la poussière et la faim, car il est toujours auprès de ceux qui gisent « là ». Dans Les raisins de la colère, les paysans ont beau se désoler de devoir quitter leur terre, où celle de leurs ancêtres qui y sont morts et enterrés, la parole du Christ les engage et les invite au contraire au déracinement, à l’exode pour survivre. Plus largement, il s’agit de rappeler la grande et longue migration qui a fondé les États-Unis eux-mêmes, qui s’inaugura aussi par un exil forcé de nombre de populations européennes, afin de trouver « une nouvelle terre promis » (au détriment, d’ailleurs, souvent des américains natifs). L’un et l’autre (déracinement et promesse, immigration et foi), sont intimement liés dans la conscience profonde américaine. 

Abbé Jean-Luc Maroy

 


[1] Inspiré du Livre de l’Apocalypse (14, 19-20). Peut-être aussi de : The Battle Hymn of the Republic composé par Julia Ward Howe en 1861. En pleine guerre de Sécession, elle écrivit ce chant dont le premier couplet commence ainsi : « Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur/Il piétine le vignoble où sont gardés les raisins de la colère/Il a libéré la foudre fatidique de sa terrible et rapide épée/Sa vérité est en marche » (Mine eyes have seen the glory of the coming of the Lord/He is trampling out the vintage where the grapes of wrath are stored/He hath loosed the fateful lightning of His terrible swift sword/ His truth is marching on).

[2] L’idée de « la grande âme du peuple » est présente ailleurs dans la littérature américaine. On la retrouve par exemple chez Cormac McCarthy : « Il serre la main du prêtre dans les siennes et il demande au prêtre de regarder leurs mains jointes et il dit regardez comme elles se ressemblent. La chair n’est qu’un memento, mais elle dit la vérité. La voie de chacun est en fin de compte celle de tous. Il n’y a pas différents voyages car il n’y a pas d’hommes différents pour les entreprendre. Tous les hommes ne sont qu’un et il n’y a pas d’autre histoire à raconter ». Cormac MCCARTHY, La trilogie des confins, II. Le grand passage, Paris, L’Olivier (Points 751), p. 194.

[3] “Wherever there's somebody fightin' for a place to stand/ Or decent job or a helpin' hand/ Wherever somebody's strugglin' to be free/ Look in their eyes Mom you'll see me.”

[4] Car il est « en vous » dira Jésus à ses disciples (Lc 17,21).

 

 

 

About Movies That Matter

Jean-Luc Maroy
(Faculté de théologie UCL)

Cinéma et Beauté!
Entretien avec le Père Jean Luc Maroy

 

 


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