Pro Tools
•Register a festival or a film
Submit film to festivals Promote for free or with Promo Packages

FILMFESTIVALS | 24/7 world wide coverage

Enjoy the best of both worlds: Portal with Film & Fest News and Social network for the festival community.  

We started in 1995 connecting films to festivals, documenting the world of festivals around the globe.

A completely new website will soon be available, everything will be restructured, this to serve you better.

For any collaboration, information please write to us at filmfestival's email for details.

Connexion utilisateur

|ENGLISH VERSION|

RSS Feeds 

Once upon a time hollywood press conf.

The Joker Coming October.

Movies That Matter


Promoting Movies that Matter / des films qui font grandir...

With contributions from Abbé Jean-Luc Maroy, Alex Deleon, Bruno Chatelin

French English


feed

Le Désert des Tartares (Il deserto dei Tartari) de Valerio Zurlini (Italie, 1976)

Le Désert des Tartares

On l’a entrevu chez Wenders dans Paris, Texas, le désert est omniprésent chez Gerry de Gus Van Sant, le désert est celui de tous les combats « intérieurs », spirituels et moraux, le lieu de l’errance par excellence. Le désert est aussi celui des espaces isolés, des banlieues déshéritées, des campagnes désertées où les repères disparaissent dans la nuit du monde. Mais les arts contemporains renvoient l’homme à une autre forme d’errance spirituelle : l’attente sans fin de ce qui ne se produit pas, matrice du doute et de l’incertitude[1]. Valerio Zurlini exprime ici de façon remarquable cette attente qui sombre faute d’objet sur laquelle se porter. L’errance est spatiale. Elle peut être aussi temporelle. Le film se base sur le roman du même nom de Dino Buzzatti, écrit et publié en 1940[2]. Tandis que l’existence de la garnison et de la forteresse Bastiani ne se justifient que par le danger que représente le franchissement de la frontière par les troupes de l’État du Nord, qui peuvent surgir à tout moment, l’absence de menace, année après année, finit par remettre en question la présence du fort, de son commandement et de l’armée. Les officiers en sont réduits à guetter les signes d’une menace de plus en plus incertaine, et à lutter intérieurement contre une sorte de spleen, qui fait immédiatement penser à Baudelaire, l’inventeur du mot « modernité ». L’absurdité apparente de la situation, la nécessité de devoir justifier en permanence leur présence en plein milieu du désert où rien ne se passe oblige les hommes à répéter indéfiniment leurs entraînements. Ainsi, la vigilance, la foi, l’intériorisation, seules armes possibles face à l’ennemi invisible, se laissent progressivement décomposer, à l’image de cette maladie inconnue dont souffre le lieutenant Drogo, que distille les murs de la forteresse elle-même. Quand arrive le moment du combat, il est trop tard : la forteresse s’est considérablement dégarnie, le jeune officier est mourant et l’issue paraît fatale. Buzzatti, il est vrai, écrit un roman qui dénonce l’apathie des démocrates face à la montée de l’extrême droite qui répand ses miasmes et façonne l’air du temps dans les années 1930. L’année où son roman est publié, est précisément celle où l’Italie déclare la guerre à la France et à l’Angleterre. Désormais, la tyrannie elle-même commence à s’ériger en forteresse, espérant tenir « 1000 ans » tandis que la résistance apprend à saper les fondations idéologiques et militaires de l’ennemi, démantelant ses « raisons d’espérer ».

Mais l’intelligence du roman, comme du film est de montrer l’intemporalité de la question. On pense alors au passage de la lettre aux Éphésiens : « Car nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes » (Ep 6, 12). Si c’est contre le temps[3] que les hommes luttent dans la forteresse, le combat paraît vain et insensé : le temps est « invincible », l’homme ne peut en être le maître. Un autre combat, plus souterrain, se produit pourtant : contre le désir du monde qui appelle à renoncer à leur attente, et qui remet en cause le sens de la lutte elle-même et pousse au désengagement. Le lieutenant Drogo fait un parcours étrange : d’abord étranger à sa nomination (il ne l’a pas demandée et il cherche d’abord à retourner en ville où vit sa famille et fiancée), il finit par tout faire pour ne pas quitter la forteresse et ne pas manquer la confrontation à l’ennemi. À la fin, le dernier ennemi contre lequel il doit lutter est la mort qui l’arrache au combat contre l’Ennemi, qui se dévoile enfin.

D’une certaine manière, le film montre que la modernité ronge le sens de la lutte, du sacrifice, qui finit par n’avoir plus de sens. Pourquoi user son existence, comme celle de moines, à combattre un ennemi invisible – hypothétique dans le film, jusqu’à la fin – et passer à côté des joies et des plaisirs de la vie ? La modernité remet en question le devoir sacré de vigilance face aux « esprits » intérieurs qui guettent la moindre faiblesse de l’homme. L’orgueilleuse prétention qui consiste à penser que rien ne peut résister à celui qui est résolu, c’est-à-dire volontaire, n’a rien perdu de son actualité. Mais l’usure due à l’attente émousse l’attention, cette qualité particulière qui fait la vie spirituelle dit Simone Weil. Car l’ennemi ne se déclare pas avant que sa proie n’ait fini par douter de son existence (le même Baudelaire ayant avancé que l’ultime ruse du diable est de faire croire à son inexistence). Dans le film, quand l’armée ennemie surgit, c’est par surprise, au moment où la troupe ne s’y attend plus. C’est le rôle du prophète d’avertir les princes et les rois des dangers, et toute la population en même temps, mais sa mission elle-même a souvent été reçue avec mépris et repoussée. Aujourd’hui, elle est considérée comme caduque, d’un autre temps, et les signes spirituels ne sont plus interprétés. Drogo n’entend pas la parole de Dieu : « Je t’ai établi comme sentinelle sur la maison d’Israël » (Ez 3,17), parole qui n’est pas dite dans le film. Mais en lui, et en d’autres soldats, quelqu’un veille. Car les soldats et les officiers sont des sentinelles, et rappellent que tout homme au monde est appelé à veiller sur son prochain, à en être responsable et non d’abord à ne se soucier que de sa propre vie. Saint-Exupéry, cet arpenteur de ciels et de déserts, l’écrivait dans Citadelle : « Mais n’espère rien de l’homme s’il travaille pour sa propre vie et non pour son éternité »[4].

Dans la Bible, une histoire semblable nous est décrite. Saül fut destitué de sa royauté pour avoir offert un sacrifice à Dieu avant l’arrivée de Samuel, pour satisfaire le peuple inquiet qui commençait à se disperser face à l’imminence du combat. Il voulait en outre, à tout prix, s’attirer les faveurs divines (1 S 13,8-14). Il n’a pas pu attendre. Le rejet de la royauté de Saül sera confirmé solennellement plus tard après qu’il ait désobéi une nouvelle fois à Dieu, en s’appropriant cette fois le butin d’une cité vouée à l’holocauste (1 S 15,19). Cette fois-là encore, il agissait par crainte des réactions du peuple. Ces égarements, cette errance dans la foi, lui vaudront les remarques cinglantes de Samuel : « Le Seigneur aime-t-il les holocaustes et les sacrifices autant que l’obéissance à sa parole ? Oui, l’obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse des béliers » (1 S 15,22). Jésus ajoutera que la miséricorde vaut mieux que les sacrifices (cf. Mt 9, 13). Finalement les sombres prédictions de Samuel vis-à-vis de la royauté se réalisent : les rois (à quelques exceptions près en Juda) font « ce qui est mal aux yeux de Dieu », précipitant la perte de leur royaume. Il faudra la venue d’un Messie pour retrouver la paix. Aux hommes de « veiller et prier pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26,41).

Abbé Jean-Luc Maroy

 


[1] Ainsi de la pièce de Samuel Beckett : En attendant Godot.

[2] Jacques Brel s’en inspirera dans une chanson appelée Zangra.

[3] Ce qui fait penser à une réplique dans le film Imitation Game de Morten Tyldum (2014) qui met en scène Alan Turing : « Certains pensent que nous nous battons contre l’Allemagne. Erreur. Nous nous battons contre le temps ». À la vue du film, on se demande si l’informatique n’est pas une gigantesque entreprise pour reculer l’inexorable extinction de l’espère humaine, c’est-à-dire prendre de vitesse les puissances idéologiques du mal qui s’incarnent en politique (au temps de Turing: le nazisme). Étrangement, Turing, qui invente ici le premier ordinateur, lui donne un prénom : « Christopher », ce qui n’est pas sans rappeler son étymologie : « Porte-Christ ». Le transport des informations avait-il besoin aussi de cette « protection » ? La technologie a-t-elle besoin d’être baptisée ou bénie pour ne pas se retourner contre l’homme, tandis qu'elle est conçue pour le libérer ? Une ambiguité qui n'est pas occultée dans le film autour de la question du renseignement, qui peut sauver des vies, mais aussi renseigner l'ennemi et faire perdre la guerre.

[4] Antoine de SAINT-EXUPÉRY, Citadelle, (Folio 108), Paris, Gallimard, 1948, p. 42.

 

 

About Movies That Matter

Jean-Luc Maroy
(Faculté de théologie UCL)

Cinéma et Beauté!
Entretien avec le Père Jean Luc Maroy

 

 


Bruxelles

Belgium



View my profile
Send me a message
gersbach.net