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Bertrand par Thierry Frémaux

1.
Bertrand Tavernier a été inhumé hier, à Sainte-Maxime, à l’issue d’une cérémonie privée. Il a choisi de partir au début du printemps pour que les belles journées de soleil qui arrivent nous aident à tenir le coup. "Bertrand a été inhumé hier" : j’ai du mal à m’habituer à cette phrase, à cette idée, à cette tristesse.


2.
J’ai rencontré Bertrand Tavernier à Lyon au Château Lumière lorsqu’il est venu annoncer qu’il serait le premier Président de l’Institut Lumière naissant. C’était l’époque de Coup de torchon, extraordinaire film, 2 millions d’entrées, de nombreux Césars. Son prestige était au zénith. Je l’admirais depuis toujours, j’étais devenu cinéphile avec le cinéma français des années soixante-dix dont il était une voix tonitruante et singulière. Comme j’étudiais les années lyonnaises de la revue Positif pour un mémoire de maîtrise d’Histoire à Lyon 2, j’en profitai pour l’interroger sur son compagnonnage avec la revue. C’était surtout un prétexte pour parler avec lui. Quand je lui ai proposé mes services pour être bénévole dans la future institution, il m’a dit : "On est très seuls. Bienvenue !" Puis, j’ai vu, ébloui, La Sortie des Usines Lumière. Il y a des jours qui comptent plus que d’autres, dans une vie. C’était en juin 1982. Je n’ai jamais quitté la rue du Premier-Film.


3.
Nous sommes vite devenus amis. Après avoir passé quelques jours sur le tournage de La Vie et rien d’autre, je n’ai plus voulu m’éloigner de lui. Nous avons travaillé à Amis américains, son livre sur ses rencontres avec les réalisateurs et les scénaristes d’Hollywood qu’il avait connus avant de devenir réalisateur. Quand j’ai été nommé directeur de l’Institut Lumière en 1990, j’ai seulement demandé à Bertrand, qui était un homme plein de doutes : "Reste Président en étant toi-même, c’est comme ça qu’on a besoin de toi". Il a toujours été là, des premiers jours aux dernières heures, en soutenant nos combats, la culture et l’engagement en bandoulière. Quand je le présentais, je disais : "Président depuis toujours et pour toujours." Lui insistait : "Il faut aussi penser à l’avenir !" Mais non : "Cinéaste, cinéphile et lyonnais", il était parfait.
 


4.
Personne n’oubliera le cinéaste, son aisance à passer d’une mise en scène à l’autre, d’un sujet à l’autre (comme son ami Michael Powell), son utilisation de la voix off (souvent la sienne), du format scope, de la caméra à l’épaule, la façon qu’il aura eu de se battre pour chacun de ses projets, de n’avoir jamais fait un film pour de l’argent. Sa filmographie est impeccable. On a beaucoup revu ses films, ces derniers jours, les télévisions françaises ont été admirables de réactivité. Résultat : le temps bonifie son œuvre, il le fera encore.
Pour son premier film, L’Horloger de Saint-Paul, Philippe Noiret craignait un débordement référentiel, un déluge d’hommages et de citations. Il a vite été rassuré par la maîtrise du jeune réalisateur. Quand il était cinéaste, Bertrand n’était plus du tout cinéphile. Il était cinéaste. Attentif à chaque étape de la création, jusqu’à l’attention portée à la musique, comme tous les grands metteurs en scène, avec de belles collaborations : Philippe Sarde, Antoine Duhamel, Marco Beltrami, Bruno Coulais et les jazzmen Herbie Hancock, Louis Sclavis, Henri Texier. Il aimait tout de ce qu’était un film. Sur le plateau, il s’approchait des acteurs et leur parlait avec discrétion. Bertrand est quelqu’un qui choyait les autres, il les enrobait de son grand corps.


5.
Tout le monde se souviendra de quelqu’un qui avait tout vu, tout entendu, tout lu. De la curiosité brandie comme l’un des beaux arts et de sa gourmandise insatiable : l’érudition et la cinéphilie en armes de guerre – et de paix. Bertrand vous emportait dans un torrent d’affection pour les artistes et de passion pour les œuvres de l’esprit.
Il laisse des livres, des articles, des interventions en salles, des bonus de DVD. Son engagement, c’est aussi ça, comme celui de son copain Scorsese. L’Institut Lumière lui a aussi permis de structurer toutes ses envies, il était sa base arrière. Il disait : "Depuis la rue du Premier-Film, on peut rêver de tout !". La naissance du festival Lumière lui a arraché des cris de joie : "L’histoire du cinéma honorée là où elle a commencé, on ne peut pas faire mieux !" Il était si heureux d’y accueillir Francis Coppola, Clint Eastwood, Frances McDormand, Quentin Tarantino, Catherine Deneuve, Milos Forman, Pedro Almodovar, les frères Dardenne ou encore Jane Fonda. Quand à mes débuts, j’avais attiré à Lyon Wim Wenders, Elia Kazan ou Joseph Mankiewicz, il avait été impressionné. On adorait tous épater Bertrand.


6.
"Si chacun avait une conscience aussi élevée que l’était la sienne, nous serions certainement dans un monde meilleur" a écrit quelqu’un dans un des milliers de messages que nous avons reçus depuis jeudi dernier.
Bertrand était populaire, c’est fou comme les gens l’aimaient, comme ils cherchaient sa compagnie. C'était un homme doux, à l’humanisme généreux et à l’intransigeance exemplaire. Dans les années 90, un Ministre lui a reproché de ne pas connaitre le "terrain". Il en a fait un film, De l’autre côté du périph’. Avec son fils Nils, il y est allé, sur le terrain, c’était facile, il y allait toujours. Il allait partout. Et il ramenait de la nourriture, de l’alcool local, des produits, du foie gras, de la confiture.
Demeurera aussi, et ça tranchait avec la conscience politique qui était fondamentale chez lui, le souvenir de quelqu’un qui trouvait en toutes circonstances l’occasion de rire. On ne s’ennuyait jamais, il avait la faculté d'aimanter les fantaisies de l’existence, comme son ami Jean Aurenche. Fantaisies qu’il rendait plus drôles encore en les racontant à son tour, comme cette personne, ça devait tomber sur lui, qui un jour le questionna sur l’opportunité de prendre des cours de comédie par correspondance. Tête de Bertrand !
 

7.
Ensemble, nous avons parcouru le monde. A l’étranger, il était adulé, on le considérait comme extraordinairement français. Quand je suis arrivé au Festival de Cannes, je connaissais déjà énormément de journalistes, car Bertrand me les avait tous présentés dans nos multiples voyages, et spécialement aux Etats-Unis. Là-bas, je sais que Todd McCarthy, Kenneth Thuran, Dave Kehr, Lisa Nesselson sont tristes, comme Julie Huntsinger, Tom Luddy et toute l’équipe du festival de Telluride, comme Richard Peña et Kent Jones à l’équipe du Lincoln Center. A l’annonce de sa disparition, de nombreux amis ont dit leur émotion : Quentin Tarantino, Jane Campion, Walter Hill, Roger Corman, Joe Dante, Thelma Schoonmaker, Phil Kaufmann ou Irwin Winkler qui avait produit Autour de Minuit. Le texte de Martin Scorsese est bouleversant, celui d’Harvey Keitel, que nous rendrons public, aussi. Comme les lettres de Russel Banks ou de James Lee Burke. Tous ces messages venus de France (et je regrette de ne pouvoir en faire la liste), du monde entier (encore Nanni Moretti, ce matin) disent bien la trace que Bertrand Tavernier va laisser. Elle est profonde, elle est belle, elle se verra de loin et aucun océan du monde ne pourra jamais la recouvrir.
 

8.
Comment citer tous les films qu’il aimait ? J’en prends deux : Une question de vie ou de mort de Michael Powell et Emeric Pressburger ou Les Raisins de la colère de John Ford, parce que ce sont des titres programmatiques ! Mais demain ça serait deux autres et après-demain, d’autres encore. De lui, je citerais deux films méconnus, Des enfants gâtés (1977) où le personnage de Michel Piccoli ressemble au Bertrand de l’époque, à ses déambulations dans la nuit à parler de cinéma avec Christine Pascal ; et La Mort en direct (1980) avec Romy Schneider, Harvey Keitel, Max von Sydow et Harry Dean Stanton, distribution époustouflante, film annonciateur de l’arrivée de l’obscénité des images – en 1980 !
Et je citerais Autour de minuit, devenu rare. Pour le jazz (une musique que Bertrand m’a mieux fait connaître), parce qu’il a été tourné pour une bonne part à Lyon, que Martin Scorsese y tient un rôle électrique et parce que c’est un glorieux film de fin de vie, où un homme se souvient de ce qu’il a vécu. L’un des livres que Bertrand lisait à Sainte-Maxime était la biographie de Dexter Gordon, écrite par sa femme Maxine, qui vient de paraître en France. L’une des dernières musiques qu’il a écoutée, la veille, était celle du film, m’a dit Sarah, son épouse : "Ça l’apaisait, ça le rendait heureux, ça se voyait". Lady Bertrand a sans doute déjà retrouvé le grand Dexter, il doit être content. J’ai revu Autour de minuit hier soir, je voudrais le revoir ce soir. Et le revoir toujours.
Son dernier film aura été Voyage à travers le cinéma français, l’accomplissement définitif, avec Amis Américains, pour évoquer les deux cinémas qu’il aimait le plus. "Ah non ! Il faut aussi parler de cinéma italien, de cinéma japonais, de cinéma anglais !" proteste-t-il à l’instant, penché sur mon épaule, comme je sais qu’il le sera souvent.
Il n’empêche. Un film-somme de plusieurs heures pour exprimer sa reconnaissance à ceux qui ont fait le cinéma français, n’est-ce pas le geste parfait pour refermer une existence de cinéaste-cinéphile, celle d’un lyonnais qui réalise son œuvre ultime en la commençant par Lyon-Montchat où il a grandi et en la terminant à Lyon-Monplaisir… rue du Premier-Film.


9.
J’ai toujours eu le sentiment que la présence de Bertrand à mes côtés me protégeait – je ne serai pas le seul à le dire. Il était . Au-delà de grands moments d’affection qu’à la lyonnaise, il ne manifestait pas en moulinant des bras, il vous poussait à vous surpasser. Il n’y eut entre nous jamais le début d’un désaccord, la moindre dispute. Avec un homme comme lui à vos côtés, vous vous sentiez irrésistible. Il n’a pas joué au père de substitution, jamais au Président-Patron. Depuis quarante ans, nous nous parlions chaque semaine, parfois tous les jours. Son amitié restera comme un grand cadeau, un privilège qui est rarement donné à quelqu’un dans une existence. Ce privilège, je l’ai eu.


10.
On a raison de mener les vies qu’on mène mais parfois ça fait mal. Depuis sa disparition, l’émotion est gigantesque, la tristesse est partout. C’est un géant qui est parti, un grand chêne qui s’est envolé vers le ciel. Quand certains hommes meurent, dit le proverbe, c’est comme une bibliothèque qui brule. Avec Bertrand, c’est plusieurs cinémathèques qui brulent, c’est beaucoup de choses qui disparaitront. Mais avec lui, beaucoup de choses renaîtront car même mort, il prendra les choses en main. La feuille de route est exigeante.

Outre deux enfants formidables devenus à leur tour des artistes, Nils et Tiffany, il laisse un héritage unique, infini. Un héritage prometteur car il sera comme lui plein de rires, de poings levés et de grandes ambitions.

Dans La Mort en direct, Romy Schneider, qui se sait condamnée, dit à Harvey Keitel : "Emmène-moi vers la mer." Sarah a emmené Bertrand à la mer, dans le Saint-Maxime de sa jeunesse, au bord de cette méditerranée qu’il a aimée, dans ces chemins d’enfance qu’il aura une dernière fois arpentés.

Et nous l'avons entendu, il l’a fait en chantant.

Adieu Bertrand.

  

 

 
 
 

 

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