Critique
Un homme qui dort. Recroquevillé
sur son lit, la main ouverte glissée entre ses jambes, dans une improbable
pause. Lentement, la caméra glisse sur ses jambes dénudées.
Dès les premiers plans de son nouveau film, Patrice Chéreau annonce
son projet : filmer le corps humain au plus près, dans l'intimité
suggérée par le titre.
Cette ambition est un désir
qui travaille de plus en plus le cinéma français dans des films
aussi divers que Romance ou Baise moi. Mais c'est aussi l'aboutissement
en quelque sorte du travail de Chéreau qui a toujours mis le corps de
ses acteurs au premier plan. C'est ce qui faisait d'ailleurs toute l'originalité
d'un film comme La Reine Margot, fresque historique dont les décors
s'effaçaient au profit des comédiens, le corps tenant lieu de
décor.
On retrouve donc tout cela
dans les premières images d'Intimité où la caméra
d'Eric Gautier épouse la silhouette de Mark Rylance, corps au repos avant
d'être secoué par le désir lorsque la sonnette de la porte
retentit et qu'entre l'inconnue qu'il rencontre chaque mercredi après-midi.
Et Chéreau d'enchaîner les séquences les plus érotiques
de son cinéma, d'entrée de jeu de donner à voir la chair
sans fausse pudeur, montrant le sexe tendu de son acteur (objet du désir
de moins en moins obscur au cinéma) et le rapprochement de deux corps.
Entre crudité et esthétisme (voir la scène où Jay
arrange la posture de Claire avant de la contempler), le cinéaste trouve
la bonne distance pour filmer les plus belles scènes de sexe vues depuis
longtemps sur grand écran.
Certes, Intimité
ne se limite pas à ces moments-là. Il y a fort à parier
qu'on en entendra beaucoup parler, qu'il ne sera question que de cela,
comme à Berlin, comme à Sundance. Mais si on ne "réduire"
le film à ces seules séquences, on peut le juger à l'aune
de celles-ci. Filmer l'amour physique n'est pas facile, c'est un des grands
paris du cinéma et on comprend rien qu'à la vision des corps mêlés
de Mark Rylance et de Kerry Fox qu'on a affaire à un film passionnant
et à un grand cinéaste.
Mais comme le dit Chéreau
lui-même, il y a 35 minutes de sexe dans Intimité, donc
une heure et demie d'autres choses. Ce film est en fait un film double, mêlant
d'ailleurs deux récits d'Hanif Kureishi, La Veilleuse, nouvelle
qui donne l'argument originel, et Intimité, roman qui raconte
paradoxalement la partie peut-être la moins réussie du film, celle
où Jay se remémore comment il a quitté sa femme. Travaillant
à la fois avec Kureishi et Anne-Louise Trividic, Chéreau en profite
aussi pour greffer ses propres interrogations en faisant de Claire une comédienne
qui joue chaque soir dans le sous-sol d'un pub où le théâtre
est à côté des toilettes.
Histoire d'attraction amoureuse
formidable dans ses silences (les scènes d'amour, les scènes de
filature), plus traditionnelle dans ses scènes écrites (qui peuvent
aussi se révéler passionantes comme les échanges entre
Jay et Andy), Intimité est fascinant en ce qu'il concentre l'essence
même du cinéma de Chéreau : filmer la grâce nue de
ses acteurs écorchés.
Yannis
Polinacci