Chronique d'Euskadie : les dépêches du Festival

dans l'Histoire...

la manif !Le 21 septembre dernier, alors que le 48ème Festival de San Sebastian s'apprêtait à entrer dans sa toute première journée, l'homme politique José Luis Ruiz est abattu par deux pistoleros de l'ETA dans son domicile catalan. En réaction à cet acte de violence de l'organisation indépendantiste basque, les habitants de San Sebastian décident de manifester pacifiquement dans les rues. Les organisateurs du Festival ne sont pas en reste et par solidarité annulent la cérémonie et la fête d'ouverture. Voilà des débuts pour le moins mouvementés de Donostia 2000, où l'actualité sanglante prend le pas sur le cinéma. Ce qui fait dire à une journaliste coréenne avec laquelle nous discutons : "Ici tu n'es pas seulement dans un festival, tu es dans l'Histoire".

... et dans l'Histoire du Cinéma

Bernardo BretolucciCeci est bien vrai, nous sommes toujours dans l'Histoire et d'ailleurs le cinéma, qui reprend heureusement ses droits le deuxième jour, est aussi là pour en témoigner, lui qui nous donne un regard sur nos sociétés contemporaines et passées. Un invité prestigieux est là pour l'affirmer : Bernardo Bertolucci, réalisateur du Dernier Tango à Paris et du Dernier Empereur. Bertolucci n'aime pas revoir ses vieux films. Il est pourtant à San Sebastian pour un hommage à l'ensemble de son œuvre, que le public peut redécouvrir dans les salles de la ville, et pour présenter une nouvelle version de sa grande fresque historique 1900 avec ce casting si inédit composé de Gérard Depardieu et Robert de Niro, qui recevra lui aussi un hommage à la fin du festival.

Michael CaineAutre personnalité honorée : l'acteur britannique Michaël Caine venu en personne recevoir la Donostia Award et présenter son dernier film Shiner, tandis que le Festival propose une autre rétrospective : celle consacrée à Carol Reed, le mythique réalisateur du Troisième Homme. Un livre consacré à cet auteur est d'ailleurs publié par le Festival, ainsi qu'un autre sur Bertolucci : Bernardo Bertolucci : el cine como razon de vivir. Les deux ouvrages, édités en version bilingue anglais/espagnol, sont accompagnés d'un dictionnaire des réalisateurs d'Amérique Latine. En somme, plutôt que de faire l'Histoire, San Sebastian fait celle du cinéma, ce qui devrait être son unique rôle si l'ETA n'en décidait pas autrement.

Pleine Lune en Euskadie

PlenilunioL'ETA, on en parle donc beaucoup, et il n'est guère étonnant d'en trouver la marque dans certains films espagnols projetés dans les différentes sections. L'un d'entre eux Plenilunio, thriller relatant l'histoire d'un meurtrier de petites filles, ne paraissait pas avoir de telles préoccupations. Ce n'est pourtant pas une surprise puisque son réalisateur Imanol Uribe a signé plusieurs films sur le sujet au début de sa carrière. Plenilunio met en effet en scène un policier d'âge mûr qui a passé quatorze ans en poste à Bilbao, sous le poids constant d'une menace qui a fini par faire craquer son épouse. Sa mutation dans une petite ville au sud du pays et sa difficile enquête sur un tueur à la pleine lune sont pour lui l'occasion de s'affranchir de son passé et de redécouvrir la vie et... l'amour. Jugé peut être trop naïf et à cause d'une fin ratée, le film fut copieusement sifflé par les journalistes lors de sa présentation à la presse, ce qui est assez injuste en regard de la justesse psychologique des personnages et l'humilité dont fait preuve la mise en scène.

Regard sur la Compétition : La Sublime Perdicion d'Arturo Ripstein

La Perdicion de Los HombresPrésenté hors compétition, le film d'Uribe ne serait donc pas parti favori de toute façon. Ce qui n'est pas le cas du réalisateur mexicain Arturo Ripstein, doublement représenté cette année : tout d'abord dans la sélection Festival's Top avec son opus cannois Asi es la vida qui revisite en vidéo numérique la tragédie de Médée, et en compétition avec La Perdicion de los Hombres, écrit avec la même scénariste Paz Alicia Garcia Diego, sa collaboratrice depuis le très beau Pas de Lettre pour le Colonel, présenté à Cannes l'année dernière. Avec la vidéo numérique, le grand cinéaste mexicain semble avoir trouvé l'outil idéal pour scruter de ses plans séquences majestueux et virtuoses les travers de la nature humaine, soulignés par les dialogues à l'ironie corrosive de sa scénariste. Une telle recette rend donc Ripstein particulièrement productif et audacieux et pourrait bien lui valoir une récompense.

Mais le jury pourrait choisir d'honorer plutôt de jeunes réalisateurs. Parmi eux, il faudra sans doute compter avec l'Iranien Reza Parsa qui vit en Suède et a signé avec Före Stormen (Before the Storm) une œuvre qui a fortement marqué le public et la critique en début de festival. Le film raconte l'histoire d'un chauffeur de tax,i originaire d'un pays du Moyen Orient et exilé en Suède, qui se trouve confronté à son passé de guérilleros. Après ses trois prix à Cannes et son Lion d'Or à Venise, le cinéma iranien pourrait bien trouver à San Sebastian une nouvelle consécration, même si ce film est une production suédoise.

Autre petite surprise : la délicieuse comédie du Coréen Bong Joon-ho Barking Dogs Never Bite qui retrace les incroyables péripéties d'un jeune homme sur le point d'être père de famille et qui passe son temps à enlever et exécuter les chiens du voisinage. Une jeune fille énergique qui rêve de passer à la télévision tente de l'en empêcher. Avec un style réaliste mêlé à une imagination digne d'un manga déjanté, le film témoigne de manière toujours aussi vive de l'incroyable inventivité du cinéma asiatique.

Des chances de médaille pour le cinéma français ?

Avec son nouveau film François Ozon, décidément très prolifique après Gouttes d'eau sur pierre brûlante, présenté au début de l'année à Berlin, renouait avec l'ambiance inquiétante de ses courts métrages si remarqués dans le monde entier. Sous le sable dresse le portrait d'une femme, interprétée avec sensibilité par une excellente Charlotte Rampling, dont le mari a mystérieusement disparu lors de vacances dans les Landes. Si la mise en scène du jeune réalisateur français est toujours aussi étonnante de maîtrise et de maturité, si son propos reste toujours aussi cohérent et son ton si décalé, les aficionados des ses premiers opus courts (Une Robe d'Été, Regarde la Mer) seront toujours déçu, attendant à nouveau une confirmation plus éclatante et plus à la hauteur du talent incontestable de ce cinéaste singulier.

Harrison's FlowersEn cette période olympique, on serait tenté de dire que les chances françaises de médaille lors de la cérémonie de clôture sont sérieuses. Le dernier film d'Elie Chouraquie Harrison's Flowers, tourné comme son titre l'indique en anglais, fut chaudement applaudi par le public tandis que Paria de Nicolas Klotz, dont la copie est arrivée en retard, a plutôt jeté un froid, sans doute à cause de la dureté de son sujet : des sans domicile fixe par une nuit de 31 décembre à Paris. Mais il faudra avant de se risquer à tout pronostic attendre l'entrée en lice de l'un des favoris du concours : Les Rivières Pourpres de Mathieu Kassovitz...

Tout cela reste donc à suivre...

Yannis Polinacci

San Sebastian