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UN
PLAN POUR MARSEILLE
Courts moments de cinéma réalisés par les collégiens et lycéens
de l'Atelier de l'Alhambra Cinémarseille.
Par
l'annonce de son titre " fictions du réel ", le Festival International
du Documentaire, qui se tiendra à Marseille du 25 au 29 juin 2000,
affirme sa nouvelle ligne artistique.
L'Alhambra Cinémarseille, qui depuis dix ans, développe un travail
culturel cinématographique permanent dans le nord de la ville, est
directement interpellé par cette nouvelle proposition. En effet
sa mission publique, qui est de donner toute sa place au travail
artistique des films dans la construction de l'imaginaire de son
public, est entièrement contenue dans ce titre.
Dire, de plus, Marseille / fictions du réel, c'est reconnaître la
spécificité cinématographique de cette ville, construite entre récits
et réalité, entre l'image et le monde.
Pour participer à la rêverie collective qui se développera au Théâtre
National de Marseille La Criée tout au long des jours et des nuits
du 25 au 29 juin 2000, l'Alhambra se propose de mobiliser la centaine
de lycéens et de collégiens inscrits dans son atelier, à partir
du titre même du Festival " Marseille / fictions du réel ".
- Quelles images, quels sons, quels films imaginez-vous à partir
de cette affirmation ?
Il s'agira ensuite de les aider à concrétiser dans des formes courtes,
proches de la minute, ces moments de cinéma et de les proposer au
public du Festival.
Jean-Pierre Daniel
Bosnie
/ Survivre après la guerre
C'est pour le Service des Armées, le War Department de l'US Army,
que John Huston tourna Let There Be Light en 1944,
consacré aux soldats atteints de traumatisme neuropsychiatrique
après les combats. Huston filme les malades en état d'hypnose et
de dépression en usant du champ et contrechamp comme d'un révélateur
de l'état du patient. Seulement, son film sera censuré. Le War Department
l'amputera d'abord d'un tiers avant de l'interdire sous prétexte
qu'il ne faut pas " montrer une image injuste et dégradante des
malades en violant leur vie privée ".
" Le jour où je ferais un film en faveur de la guerre, fusillez-moi
", avait dit Huston, dont le film ne fut libéré par le ministre
de la Défense américaine qu'en 1980.
Il
était donc légitime de placer sous le patronage de ce film notre
demi-journée consacrée aux traumatismes que la guerre provoque dans
l'inconscient de ceux qui la font et la subissent. Laurent Bécue-Renard
nous propose la chronique d'une survie : trois jeunes villageoises
bosniaques ont vu leur vie s'effondrer à Srebrenica en juillet 1995.
" Leurs maris, plusieurs dizaines d'hommes de la famille, ont disparu.
Maisons, terres, villages, pays ont été emportés dans la tourmente.
Le cours de la vie lui-même a été comme arrêté. " Après avoir séjourné
dans un camp de transit, elles affrontent une psychothérapie. Laurent
Bécue-Renard a voulu montrer cette tentative presque désespérée
de survie. Trois femmes qui ont tout perdu s'interrogent donc sur
la possibilité de continuer à vivre, sur la possibilité de renouer
des liens après un tel traumatisme. Comment faire le deuil d'un
monde qui fut le leur pour un avenir hypothétique d'où le passé
ne pourra jamais s'effacer ? La guerre a laissé des traces indélébiles.
Comment coexister avec cette souffrance qu'il faut dire malgré la
difficulté à trouver les mots ?
Warriors de Peter Kosminsky nous emmène du côté de
ces soldats occidentaux qui ont assisté, impuissants, aux crimes
serbes. Ils ont été les témoins des crimes les plus insupportables,
un peu comme nous le fûmes face à cette horrible guerre de l'ex-Yougoslavie
par télévision interposée. Mais pour eux, le spectacle n'était pas
télévisé, il était vivant, sous leurs yeux. Ils y assistaient sans
pourtant pouvoir y intervenir. Rentrés en Angleterre, c'est contre
eux-mêmes qu'ils vont retourner cette violence accumulée pendant
un conflit qui les avait contraints à la passivité. Le traumatisme
est profond, au point que certains craquent, ne serait-ce qu'à revivre
un drame dont ils se sentent en partie responsables, sinon, coupables.
Ainsi le cinéma nous permet-il de pénétrer l'inconscient de ces
hommes et de ces femmes qui ont été les jouets de la guerre. Acteurs
ou simples victimes, ils ont été agis, bousculés, terrorisés, comme
sidérés par une guerre qui, longtemps après, continue à occuper
leur psychisme.
Pour
survivre, il faut tenter d'évacuer l'insupportable en trouvant les
mots pour le dire, en récupérant une certaine dignité dans la compassion
pour autrui et dans la solidarité active avec ceux qui se sont faits
les porteurs de mémoire.
Pour survivre, il faut reconstituer ce qui s'est passé, dire le
vrai, évaluer les responsabilités et préparer les conditions d'un
passage de la justice. " Le passé n'est pas complètement passé ",
disait Faulkner. " Il fait partie d'un présent qui est le nôtre
comme le leur. "
Alain Gouiffes, médecin chef à l'hôpital psychiatrique de Rouen,
Elmedina Pedrug, juriste, jeune bosniaque qui a passé toute la guerre
de Yougoslavie enfermée dans Sarajevo, ainsi que Laurent Bécue-Renard
et Peter Kosminsky, réalisateurs, nous accompagneront pour méditer
ces fortes images.
Antoine Spire
Voyages,
voyages : pour un cinéma voyageur ?
Le temps de l'impossible voyage commence
Carnets de route ou journaux de bord de réalisateurs globe-trotters
envoyés aux quatre coins de la planète avec la charge de rendre
compte de leurs rencontres et de leurs sensations, au rythme d'une
escale par épisode, à première vue la série des " Voyages, voyages
", suscitée par Arte depuis 1998, semble renouer avec le geste fondateur
du cinéma documentaire. Partir, au plus loin comme au plus proche,
enregistrer d'autres gestes, d'autres corps, d'autres savoirs, puis
ensuite revenir pour les transmettre à ceux qui ne sont pas partis,
comme la promesse d'un monde enfin à leur portée, est en effet l'origine
première du cinéma, art travaillé par la question du lien et de
la communauté, où la connaissance durable est souvent le fruit d'une
mise en mouvement. Mieux, cette série paraît postuler l'existence
d'un genre cinématographique peu théorisé, que l'on pourrait qualifier
de " cinéma du voyage " comme l'on parle depuis Nicolas Bouvier,
d'une littérature voyageuse. Pourtant au fil des numéros de la série,
ce n'est pas tant aux grandes œuvres du genre que l'on pense (India
de Rossellini ou Route One de Robert Kramer, où l'enfoncement
dans un pays à découvrir ou à redécouvrir devient progressivement
la matière même du film), qu'à la sentence prémonitoire de Paul
Valéry : " Le temps du monde fini commence ". Car ce qui frappe
dans ces films, c'est moins l'exaltation de la découverte que son
impossibilité dans un monde désormais unitaire, balisé, globalisé.
Une étrange sensation de perte paraît en effet dominer chez nombre
de ces cinéastes-voyageurs, l'impression d'un rétrécissement définitif
de l'espace, d'un enfermement dans un monde homogène où les lieux
n'auraient plus grand chose à transmettre à force de se ressembler.
Au fond, ce qui met en mouvement ces voyageurs, c'est peut-être
cette nostalgie du voyage dont a si bien parlé Marc Augé, " nostalgie
du voyage de découverte que nous ne ferons jamais plus et qui aurait
pu nous ouvrir l'espace de la rencontre et des autres, un voyage
qui a tourné court et qui menace aujourd'hui de s'achever dans le
stéréotype généralisé de la fiction urbaine (1) ". La série d'Arte
serait alors à prendre comme un formidable document sur les temps
que nous vivons, sur une époque promise à devoir faire à terme le
deuil de la géographie.
Patrick Leboutte
Watkins
& Co
Fictions du Réel : de Humphrey Jennings à Peter Watkins
Durant
les toutes premières années du cinéma, au moment où Robert William
Paul - ainsi que quelques autres - filme le défilé du Jubilé de
la Reine Victoria (1897) et l'opérateur Jack Rosenthal la Guerre
des Boers en Afrique du Sud, un autre producteur-réalisateur britannique,
James Williamson, tourne chez lui - dans le jardin de sa maison
- L'Attaque d'une Mission (1899), évocation de l'insurrection
des Boxers qui secoue alors la Chine. D'un côté, des caméras " sur
le terrain ", de l'autre... quoi au juste ? Faut-il ouvrir dans
le corpus de la" tradition documentaire britannique ", un domaine
spécialisé destiné à accueillir les " fictions du réel ", objets
mal identifiés, apparus dès le début du premier siècle du cinéma
? Une recherche académique reste à mener dans ce domaine, qu'on
se le dise !
Les films rassemblés dans le présent programme - et dont la réalisation
va des années 40 à la fin de nos années 90 - ont en commun d'évoquer
des conflits historiques, parfois oblitérés par l'Histoire officielle
: la guerre de succession qui oppose Anglais et Écossais au milieu
du XVIIIe siècle (et qui sera le dernier épisode guerrier officiel
sur le territoire du Royaume-Uni) pour Culloden ;
la guerre de 1914-18 pour Diary of an Unknown Soldier ;
la Seconde Guerre mondiale pour The Silent Village
et It Happened Here ; l'insurrection anti-soviétique
de Budapest en 1956 pour Forgotten Faces. Enfin, comme l'indique
son titre, La Commune (Paris 1871), pour le dernier
film de Peter Watkins.
Autre caractéristique : les auteurs des films retiennent des moments
et des personnages apparemment " ordinaires " ou " banals ". Ces
films ont aussi en commun d'appliquer des procédés perçus comme
ressortissant de la narration documentaire à un matériau que la
fiction traditionnelle semble plus à même de traiter : il ne s'agit
pas seulement de tourner une difficulté historique ou géographique,
mais autant, sinon plus, de créer chez le spectateur un salutaire
effet de " distanciation ".
Table
ronde : qu'est-ce qu'un acteur du documentaire ?
L'auteur
de documentaire : un acteur en puissance ?
La
prolifération de séquences brutes, dites " de la réalité ", avec
ses bonnes estampilles d'images saisies sur le vif, garanties sans
retouches, sans additifs, sans médiations, est en passe de devenir
le principal argument de vente d'un espace audiovisuel désormais
globalement converti aux vertus supposées de la transparence. Vidéos
gags ou vidéos catastrophes (apport notoire de la vidéo domestique),
retransmissions en direct, images de l'actualité brûlante diffusées
sans commentaire ni décodage (sur Euronews), confessions de prime
time, webcams et télésurveillance composent ainsi l'ordinaire d'un
nouveau spectateur assigné à résidence comme un terminal câblé,
invité à ne faire l'expérience du monde, que par l'intermédiaire
des images qui parviennent jusqu'à lui. Et tant pis si ces images,
métastases du visible ou dégénérescences de l'ancien cinéma direct,
demeurent le plus souvent sans origine, sans point de vue, sans
signature ; tant pis, ou selon certains tant mieux, puisque l'effacement
de l'auteur semble dorénavant promettre un surcroît de vérité. Seul
compterait à présent l'acte de voir, en toute neutralité, le direct
(ou ce qu'il en advient) réalisant " un idéal de vérité fait d'instantanéité
(des événements), de spontanéité (des protagonistes), d'authenticité
(des situations). Du première main en somme et du réalisme intégral
". Leurre d'un regard sans ingérences, fantasme d'un monde directement
accessible en live, sur le câble ou sur le net, en phase avec l'idéologie
contemporaine d'une société de visibilité maximale (où l'on verrait
d'autant mieux qu'il n'y aurait plus de cinéastes).
Comment
imaginer qu'un tel environnement visuel puisse laisser indemne le
cinéma documentaire, auquel il emprunte certes le principe - pour
faire court : rendre compte de la réalité, à partir de la réalité
même - mais délesté de ses finalités : la question du point de vue,
de l'interpellation du monde voire de sa recréation ? Si, comme
je le pressens, la webcam (ou ses manifestations dérivées) tend
à devenir l'idéal déclaré des instances audiovisuelles, avec ce
que ce modèle présuppose d'éviction programmée des auteurs, alors
émettons l'hypothèse qu'en retour, en réaction, sur le versant adverse
quoique raréfié du cinéma documentaire, la présence visible, incarnée,
vérifiable du cinéaste à l'écran, incrusté dans le corps même de
ce qu'il filme, est appelée à représenter une tendance de fond du
cinéma du réel dans les prochaines années. Ce statut élargi du documentariste,
acteur de son propre film, interprète de son propre personnage,
devrait même apparaître comme une riposte à l'indifférenciation
des images, une manière de les signer plutôt deux fois qu'une, de
les personnaliser doublement en payant de sa personne, de revendiquer
pour elles de droit à la subjectivité.
Déjà, il y a dix ans, Robert Kramer filmait l'écroulement du mur
de Berlin depuis la salle de bains de sa chambre d'hôtel, exposant
son propre corps de cinéaste et d'acteur comme matière même de la
grande Histoire occupée de se dérouler sous ses yeux (Berlin,
10-90). D'autres cinéastes ont suivi depuis, auteurs à l'ancienne
: Jean-Luc Godard (JLG/JLG) ou Alain Cavalier (Georges de La Tour),
pour ne citer qu'eux. Cette tendance n'a jamais cessé de s'amplifier,
ce dont témoigne largement la présente édition du festival documentaire
de Marseille (Vincent Dieutre, Boris Lehman, Claudio Pazienza en
particulier). S'il croise parfois le genre plus balisé de l'autobiographie
filmée (genre en plein essor, encouragé par la démocratisation des
petites caméras DV, mais qui ne s'écarte pas fondamentalement de
cette boulimie de visibilité précédemment évoquée), ce courant ne
saurait se confondre avec lui. Il déporte au contraire très loin
des pratiques diaristes jusqu'à présent répertoriées. Nulle crispation
narcissique en effet dans les exemples précités, nulle fixation
sur soi : c'est bien d'un rapport au monde dont il est question
dans ces films, d'une nouvelle façon de le filmer, en s'en montrant
partie prenante, de plain-pied. En clair, il s'agit moins maintenant
de témoigner du monde que de rendre compte de l'usage qu'on en a.
Nulle jubilation à s'observer de près, à se raconter par-delà les
détails du quotidien, fasciné par les petits faits journaliers qui
font vrais. C'est au contraire d'opacité dont il s'agit. " Enkysté
dans le personnage principal ", l'auteur-acteur documentaire " forme
un bloc de résistance, dur et opaque, au centre de son film ", cœur
inoxydable, irréfragable, ralentissant tout processus d'identification.
Certes, il est présent à l'image, au vu et au su de tous, mais d'abord
comme énigme, comme question, comme part de lui-même non élucidée,
interférant dans le réel tout à la fois comme personne et comme
personnage, quitte à brouiller les pistes en cherchant à confondre
les deux. " Entre intégrisme et résistance ", ces cinéastes-là "
essaient de tenir tête à toutes les injonctions à communiquer qui
sont aujourd'hui celles de la supposée demande du public et de l'ensemble
des discours médiatiques sur le cinéma, (...) attestant d'eux-mêmes
en tant qu'artistes ". Brouillant les lignes de démarcation, ils
définissent un nouveau territoire cinématographique, entre essai
et confession, documentaire et fiction, du côté de la fiction du
réel, là où risque de se jouer désormais l'essentiel du cinéma de
demain.
Patrick Leboutte
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