Avec le (petit) palmarès décerné mardi 5 septembre, s'achève
l'un des festivals les plus envoûtants et les plus dépaysants
de l'année. L'Etrange Festival a désormais fermé ses portes,
les amateurs de bizarreries, les dénicheurs de perles rares
ou les curieux, tout simplement, peuvent rentrer chez eux et
préparer leur paquetage pour l'année prochaine; à moins que
les plus fervents d'entre eux ne décident de suivre la délocalisation
de la manifestation qui se déroulera du 20 au 24 septembre à
Strasbourg (la programmation étant un peu différente, on essayera
de vous en reparler)…
Peu
enclin au système compétitif, le festival ne met en jeu chaque
année que deux prix, tous deux attribués à la section des courts
métrages. Le premier étant donné par le public et l'autre par
les programmes courts de Canal +. Mais cette année, c'est un
seul film qui est reparti avec ces prix sous les bras. Même
s'il n'était de loin pas le plus intéressant (on lui aurait
préféré Billy's Baloon (1998) de Don Hertzfeldt ou George
Lucas in Love (1999) de Joe Nussbaum), c'est néanmoins Playing
Possum (1999) de Peter Salmon qui se voit donc récompensé
d'un achat par Canal + et d'un sous-titrage gratuit.
Parmi
la cinquantaine de longs métrages présentés, La Frusta e
il corpo (Le Corps et le fouet, 1963) l'un des Mario Bava
les plus réputés, était proposé dans une copie flambante neuve
faisant parfaitement honneur à la somptuosité de la photo. Bariolée
de couleurs éclatantes, cette ode baroque aux plaisirs sadomasochistes
domina la section "Jeux d'amour, jeux de mort".
Chef
de file de celle intitulée "Dementia", The Swimmer (1968)
, de Frank Perry, est un petit chef d'œuvre de subtilité et
d'originalité. Présenté en 1998 au festival de Locarno dans
le cadre de la rétrospective "50 + 1 ans de cinéma américain"
(des réalisateurs, Chares Burnett dans ce cas précis, étaient
invités à sélectionner un de leur film favori), The Swimmer
est néanmoins un film rare sur grand écran. Il raconte comment
un homme, venu rendre visite à des amis, décide de rentrer chez
lui à la nage, en passant de piscine en piscine. Au gré des
propriétés que le séparent de la sienne, on en apprend à chaque
fois un peu plus sur le personnage. Burt Lancaster, incroyable
interprète, ne quittera pas son maillot de bain de tout le film.
C'est probablement en son hommage que certains des organisateurs
avaient décidés d'adopter la même tenue et d'accueillir les
spectateurs dans de magnifiques "moule-burnes" tendance "seventies".
Une dévotion que l'on avait déjà pu apprécier quelques jours
plus tôt à l'occasion de la projection de Caligula (1977)
de Tinto Brass et Bob Guccione (malheureusement présenté en
version courte) où les organisateurs s'étaient cette fois confectionnés
quelques toges avec des draps.
Comme prévu, les trois nuits thématiques auront fait salle comble
dans une ambiance électrisante: le public hurle et rit aux éclats
devant un chef d'œuvre du nanar comme Ricky Ho (Lik
Wong, 1991) de Nai-kai Lan, présenté dans la nuit "Shocking
Asia", ou encore devant le show "Herstory of Porn" orchestré
par Annie Sprinkle, sorte de journal intime d'une comédienne
ayant poussée son expérience dans le X vers des contrées que
tout le monde ne côtoie pas forcément. Malheureusement, on a
parfois l'impression que ce public n'est là que pour assister
à des scènes déjantées et qu'il n'est pas toujours capable de
saisir les intentions des cinéastes quand on lui propose d'aller
au-delà. La Frusta e il corpo (Le Corps et le fouet),
Audition (1999) et Rainy Dogs (Chien Enragé
/ Gokudo Kuroshakai, 1997) de Takashi Miike, autant d'œuvres
sérieuses et passionnantes écopèrent ainsi de rires totalement
déplacés lors de leurs scènes les plus dérangeantes.
Mais le clou du festival aura sans conteste été les hommages
rendus aux deux auteurs japonais méconnus Yasuzo Masumura et
Takashi Miike. Le premier est un auteur classique qui mêle romance
tragique, sadomasochisme, conte de fée, lesbianisme et ironie
au gré de ses films. Le tout autour des années 60, ce qui lui
valu d'être à l'origine de plusieurs scandales. A travers dix
joyaux quasiment tous inédits en Europe, c'est une œuvre foisonnante
qui nous fut balancée en pleine poire. Un hommage d'où culminent
Sisaku no Tsuma (La Femme de Seisaku, 1965) (photo),
Koju (La Bête aveugle, 1969) et Irezumi
(Tatouage, 1966). Ces deux derniers ont d'ailleurs bénéficié
de copies tirées spécialement pour le festival par la Fondation
du Japon.
Quant au deuxième hommage, celui consacré à Miike, c'était l'occasion
de découvrir l'un des cinéastes les plus déchaînés et anarchiste
de l'archipel. En témoignent largement Dead or Alive
(Hanzaisha, 1999), Fudoh: The New Generation (Graine
de Yakuza / Gokudo sensgokushi, 1996) ou encore Shinjuku
Triad Society (Les Affranchis de Shinjuku / Shinjuku
kuroshakai, 1995) qui font preuve d'un goût pour la surenchère
et la démence absolument renversant.
Mais
le festival aura également permis de faire le point sur deux-trois
choses. D'abord que George Miller doit tout à Race With the
Devil (La Course contre l'enfer, 1975) de Jack Starrett
pour son Mad Max 2, que Seijyu Gakuen (Le Couvent
de la bête sacrée, 1974) de Norifumi Suzuki souffre d'une
réputation un peu surfaite mais aussi que William Peter Blatty
(auteur de The Exorcist et réalisateur de Legion:
The Exorcist III) avait déjà mis en scène un film follement
empreint de religion avec The Ninth Configuration (La
Neuvième configuration, 1980).s Comme quoi il est parfois
bon de réhabiliter quelques faits. C'est aussi ça l'intérêt
de l'Etrange Festival!
Christophe
Pinol