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Rencontre
avec Tom Hanks, acteur dans Seul au Monde
Le
saviez-vous? Les débuts de la carrière de Tom Hanks
sont très liés au cinéma français. Il
a en effet joué dans le remake américain du Grand
Blond avec une Chaussure Noire d'Yves Robert (intitulé
L'Homme à la Chaussure Rouge, rien que pour nous embêter)
et il avait été choisi en 1986 pour figurer dans le
premier film américain de Francis Veber, Night on the
town, un projet avorté. Ceci étant dit, les succès
critiques et commerciaux de Tom Hanks ne doivent rien au cinéma
français, qui l'ont vu décrocher deux Oscars d'interprétation
consécutifs (pour Philadelphia en 1994 et Forrest Gump en
1995) et dépasser souvent la barre des 100 millions de dollars
de recette au box office (329 avec Forrest Gump de son ami
"Bob" Zemeckis et 216 avec Il Faut Sauver le Soldat
Ryan). Artiste complet (il a écrit et réalisé
That Thing You Do! en 1996 et développé la
série télé From the Earth to the Moon),
Tom Hanks est aussi l'un des rares acteurs comiques des années
80 à avoir réussi sa "reconversion" dans
des rôles plus dramatiques. Cette réussite contredit
brillamment les propos qu'il avait tenus à la fin des années
80 dans la presse américaine: "Les gens me voient avant
tout comme un acteur comique et je ne suis pas pressé de
changer cette image. Je ne pense pas m'essayer à beaucoup
de rôles dramatiques avant l'âge de 40 ans..."
Son nouveau rôle dans le très poignant film
de Robert Zemeckis, Seul
au Monde, pourrait bien lui valoir, à 45 ans, un
troisième Oscar...
Jusqu'à
quel point le tournage de ce film a t-il été difficile?
Tom
Hanks: Je me rappelle d'une émission que j'ai vue à
la télévision, un célèbre écrivain
était interviewé sur ce qu'il avait vécu pendant
la seconde guerre mondiale. Son avion avait été abattu,
ou son bateau avait été coulé, il avait du
survivre sur un rocher pendant 5 ou 6 jours, et cela avait été
le pire moment de sa vie. Et la journaliste lui disait, "Oh,
vraiment, cela a du être une expérience incroyable
que d'être coincé tout seul sur cette île".
Et l'écrivain lui répondait :"Non, non, pas du
tout, c'était une expérience affreuse, je suis presque
mort et je n'ai aucune envie de revivre ça!" Mais la
journaliste insistait: "Vraiment, c'est extraordinaire, vous
êtes sûr que vous ne voulez pas retourner sur cette
île pour revivre cette expérience?" Et l'écrivain:
"Non, je ne veux plus jamais revoir cette île, je l'ai
déjà assez revue dans mes cauchemars!" Et la
journaliste: "Mais qu'avez vous appris pendant cette expérience?"
"Que je n'ai aucune envie de mourir!" Donc voilà,
cette journaliste ne pouvait pas se départir de l'idée
qu'être naufragé sur une île était une
expérience romantique, presque agréable. Et moi, je
me suis dit: "Quel contraste intéressant!" C'est
vrai qu'on a tendance à penser qu'une telle aventure est
quelque chose de génial, de positif, mais la vérité
c'est que c'est carrément l'enfer sur terre, et j'ai pu m'en
faire une idée pendant ce tournage! C'était à
l'évidence une grande aventure mais aussi une expérience
très dure, très éprouvante. Ce n'est pas facile
de tourner un film dans le Pacifique Sud, il y fait une chaleur
brutale, les éléments chahutent avec les équipements
et les hommes. Bon, au début, c'était assez excitant
d'être tout seul devant la caméra - c'était
moi le roi! Rien ne se passait tant que je n'étais pas devant
la caméra, ce qui est plutôt valorisant pour un acteur!
(sourire) Mais cela finit aussi par devenir un poids énorme,
il y a tellement de choses, d'émotions à faire passer
dans une telle situation, c'est vraiment difficile, exigeant. Je
pense que l'apparition de Wilson m'a vraiment soulagé, elle
a exercé un grand bienfait sur ma santé mentale! Et
je pense que toute l'équipe était aussi très
contente d'avoir quelqu'un d'autre à filmer sur cette île!
(sourire)
On
peut donc dire que ce tournage a été un véritable
acte de foi...
Je
pense qu'à chaque fois qu'on fait un film, l'acte de foi
c'est de se dire: "Les gens vont être intéressés,
ils vont aller le voir". Et peut-être que sur ce tournage,
plus que jamais c'était le cas. Tous les jours Robert et
moi nous demandions: "Tu penses vraiment que les gens vont
être intéressés, qu'ils vont avoir envie de
voir ça?" Alors, plus que jamais, il fallait faire cet
acte de foi. Le scénario était tellement bien ficelé
qu'on aurait pu se dire: "Voilà, il n 'y a plus qu'à
mettre la caméra, et tout va se dérouler le plus facilement
du monde". Mais non, il y avait souvent des remises en question,
des questions nouvelles qui émergeaient en cours de tournage.
Et dès qu'on envisage de changer la moindre chose, il faut
se demander comment cela va affecter tout le reste de l'histoire.
Evidemment, on a foi dans le résultat final, mais la terreur
du contraire n'est jamais très loin! (sourire)
Seriez-vous
capable de vivre seul sur une île déserte maintenant
que vous avez tourné ce film?
Eh
bien, oui, mais je veux qu'on m'assure qu'aucune équipe de
télé ne viendrait me filmer! Maintenant, il y a des
choses que j'aimerais emmener sur cette île. Voyons voir...
combien de feuilles de papier y a t-il ici pour que je puisse les
noter? (rires) Bon en fait, ce serait moins une liste des choses
à prendre ou à faire qu'une liste des choses à
ne pas faire, de simples mesures de précautions. Bon, je
pense que je serais capable de faire du feu, maintenant, et de recueillir
de l'eau de pluie. Mais il y a des choses que je veux prendre avec
moi: de l'eau oxygénée, du dentifrice, des pinces
pour arracher quelques dents gênantes... (rires) La liste
serait très, très longue!
Une
très grande partie du film est sans dialogues. Est-ce que
cela a été un souci avant et pendant le tournage?
Vous
savez, dans les scénarios qu'on reçoit, il y a souvent
beaucoup de dialogues, mais la plupart du temps, ils ne sont là
que pour fournir un maximum de détails à tous ceux
qui vont les lire, les gens de la production, les cadres exécutifs...
Et le jour où on met les pieds sur le plateau, on a déjà
barré plein de lignes du scénario en se disant: "Non,
je ne vais pas dire ça, je ne vais pas m'embêter avec
ça, je ne vais pas faire ça..." Bon, peut-être
qu'on fait ça aussi un peu par paresse, pour ne pas avoir
à apprendre trop de texte... Mais pour Seul au Monde,
Bill (William Broyles, le scénariste) et moi nous étions
très tôt entendus sur le fait que dès que le
personnage de Chuck serait sur lîle, il ne devrait pas parler
à moins d'avoir une très bonne raison de le faire.
Evidemment, cela peut être un vrai luxe pour un acteur, puisque
tout ce qu'on a à faire c'est de réagir à ce
qui se passe autour de vous. Et tant qu'il y a des noix de coco
qui tombent, il y a quelque chose à quoi réagir. Mais
il n'y a pas toujours quelque chose, et au bout d'un moment, le
challenge est de parvenir à trouver et à maintenir
une forme de communication, d'expression reposant sur des moyens
purement visuels. Et là, on ne peut plus se permettre d'être
fainéant, parce qu'il y n'y a plus une seule ligne de dialogue
à laquelle se raccrocher si ça va mal. Donc c'était
vraiment un test, je me disais que si j'échouais on allait
me jeter de la Guilde des Acteurs. Fichtre, quand la voix est partie,
tout ce qui reste, c'est l'instrument, le corps, donc seulement
la moitié de ce qu'on a à sa disposition. C'était
vraiment un grand défi.
Une
telle expérience est très dure en elle-même,
mais finalement on a l'impression que la réinsertion de Chuck
l'est plus encore...
Eh
bien, je pense que c'est justement le propos du film. William et
moi avons travaillé sur le scénario pendant 4 ans
avant que Bob (Robert Zemeckis) ne nous rejoigne, et ce que nous
n'avons jamais réussi à retranscrire sur le papier,
c'était ce que Chuck ressentirait en revenant de l'île.
Alors nous avons essayé de nombreuses pistes: Chuck se sentait
complètement misérable, il était plein d'émerveillement,
il se comportait comme un sauvage, mais aucune de ces possibilités
ne sonnait juste, ne semblait authentique. Je dois avouer que Bob
nous a beaucoup aidés sur ce coup. La réalité,
c'est que pour Chuck, le temps semble avoir passé comme un
éclair, il est dans un état de commotion totale. Il
a passé les 4 années les plus cauchemardesques de
sa vie, comme s'il avait fait la guerre du Vietnam, ou s'il avait
été retenu prisonnier au Pole Sud, et le monde vers
lequel il revient n'est pas un monde qui a évolué
d'une manière plaisante, accueillante, mais un monde qui
a cruellement suivi son cours sans lui. C'est un monde qui ne lui
offre aucun réconfort, pas même une fête de bienvenue
pour son retour. J'ai toujours aimé cette image d'un Chuck
plongé dans de l'eau glaciale et lâché au milieu
d'une soirée comme si de rien n'était. Et il ne faut
pas non plus idéaliser le retour de Chuck en se disant: "C'est
une expérience très forte qui lui a permis de mieux
se connaître lui même, maintenant tout va aller pour
le mieux pour lui". Pendant les 72 premières heures
de son retour à la civilisation, il traverse la plus grande
crise de sa vie, il a aussi perdu le grand amour de sa vie. Et il
a quand même fallu 6 ans et un tiers de l'équipe créative
pour en arriver à cette certitude.
Tous
vos personnages sont par essence très gentils, très
humains. Vous n'avez pas envie de jouer un grand méchant
pour changer?
Je
ne sais pas vraiment... En tant qu'artiste, je ne vois pas ce qu'il
y aurait d'enrichissant à jouer le type qui, dans un film,
dit: "Avant de mourir, Monsieur Bond, peut-être aimeriez-vous
visiter mon repaire?" Je pense que le plus grand des challenges
pour moi c'est de renvoyer au public des univers dans lesquels il
se reconnait. Il y a des rôles que j'aurais aimé jouer,
mais ce ne sont pas des rôles de "Méchants"
avec un grand M. C'est Kevin Spacey dans American Beauty,
par exemple... Ce sont là des rôles merveilleux. Mais
il n'y aurait rien de gratifiant pour moi à jouer un méchant
stéréotypé. Je ne suis pas intéressé
par des personnages dont les motivations manquent de dimension humaine
et qui ne sont là que pour être les antagonistes des
protagonistes principaux. En plus, vous savez, dans la vie, il y
a des gens qui font des choses "méchantes", répréhensibles,
pour des bonnes raisons, et des "bonnes" choses pour de
mauvaises raisons. Quand des rôles comme ça arrivent
sur mon bureau, je ne raterais pour rien au monde l'occasion de
les interpréter.
Le
temps a toute son importance dans ce film. Comment voyez-vous son
influence sur votre personnage?
En
fait, Chuck est tout autant à la merci du temps quand il
est sur l'île que lorsqu'il travaille pour Fedex. Mais la
différence ne se mesure plus à la montre qu'il porte
au poignet, elle se mesure au soleil qui se lève et qui se
couche. Il est à la merci de tout ce qui se passe entre ces
deux repères. Ce temps du début qui tient Chuck à
sa merci, ce temps qui détruit des nations et fait s'effondrer
des empires, passe un peu plus vite pour Chuck lorsqu'il travaille
pour Fedex que lorsqu'il est sur l'île pendant 1500 jours,
mais il est tout aussi impitoyable. J'ai un scoop pour vous: si
vous n'avez rien à faire pendant les prochains 1500 jours,
juste pêcher et compter les jours qui passent, cela ne va
pas être génial du tout pour vous, vous allez vous
sentir prisonnier du temps tout autant que lorsque votre rapport
au monde passait par l'organizer et le téléphone portable.
Compte
tenu de l'expérience que vous avez vécue avec ce film,
qu'est ce qui vous ferait le plus plaisir maintenant: recevoir un
troisième Oscar d'interprétation ou voir Wilson nominé
comme meilleur second rôle?
Ah,
je pense que Wilson devrait être récompensé
pour tout le dur travail qu'il a accompli! En plus, ce serait bien
pour la cérémonie, parce que son discours de remerciement
serait très court! (rires)
Pouvez-vous
nous parler de Band of Brothers, une série de télévision
que vous avez développée avec Steven Spielberg?
Les
prises de vue viennent de s'achever, il s'agit de 10 heures et demie
de télévision. La narration en est assez complexe,
c'est l'histoire de 30 ou 40 personnages pendant la seconde guerre
mondiale, entre 1942 et 1945, d'après un roman de Stephen
Ambrose. Il y a un épisode qui se déroule pendant
les 24 heures du débarquement en Normandie, un autre qui
se passe dans une grange en Hollande pendant l'opération
Market Garden... Chaque épisode a son propre format. Ce que
fait la série c'est prendre cette dimension mythique de la
guerre et en faire un examen détaillé, réaliste,
pas la dimension héroïque, mais la dimension tragique.
Nous voulions faire comprendre comment la guerre se vit sur la durée,
montrer comment les actions des gens peuvent avoir des répercussions
au long cours, et si nous avons réussi, le public aura la
sensation de traverser 4 ou 5 ans de guerre en même temps
que les personnages.
Propos
et images recueillis en conférence de presse par Robin
Gatto
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