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Rencontre
le réalisateur de Tigre et Dragon
Interview Ang Lee
Ang
Lee a de quoi être heureux. Depuis son passage hors compétition
à Cannes, Tigre
et Dragon (Chrouching Tiger, Hidden Dragon) accumule
les sélections des festivals à travers le monde et partout, les
échos de la presse et du public sont totalement enthousiastes. Son
film vient d'ailleurs de remporter le prix du public au Festival
de Toronto.
Et puis Tigre et dragon est déjà sortit en Asie depuis quelques
semaines et là aussi, les réactions ont été enflammées. C'est donc
un Ang Lee serein, totalement détendu que nous avons rencontré à
Zürich lors de sa promo Européenne. Si la ville Suisse n'est habituellement
pas un passage obligatoire de ce genre de circuit, c'est surtout
parce qu'Ang Lee tenait à y revoir des amis.
Christophe
Pinol: Aviez-vous des classiques du cinéma d'Hong Kong en tête durant
la préparation de votre film ?
Ang
Lee: Je ne crois pas que le genre m'ait influencé par des films
à part entière, mais plutôt à travers certaines séquences d'entre
eux. J'aime extraire les principes de certaines idées classiques
et les appliquer à mes films. Mais ce sont aussi toutes les influences
populaires qui m'ont inspirées, comme les clichés de certaines situations
avec lesquelles j'ai grandi mais dans lesquelles j'ai essayé d'apporter
du neuf. Avec le temps, de vieilles écoles de films d'art martiaux
ont fermées et ce sont les chorégraphes qui ont repris le genre.
Leur habileté s'est accrue au fil des ans et ils pouvaient faire
des choses de plus en plus incroyables. A tel point que l'important
n'était plus que de filmer ce genre de séquences. Le genre s'est
alors peu à peu transformé pour devenir quelque chose de très orienté
du côté de l'action. On ne faisait plus qu'attendre la prochaine
scène et peu importait ce qu'il y avait entre deux scènes d'action.
Avec Tigre et dragon, j'ai tenté de revenir à une qualité
de scénarios qu'on pouvait trouver à l'époque tout en créant des
scènes d'action inédites.
C.P.:
Justement, comment avez-vous conçu ces incroyables scènes de combat?
En aviez-vous une image précise en tête avant le tournage?
A.L.:
J'avais beaucoup d'images en tête, mais je n'y connaissait surtout
pas grand chose. Et sur le tournage, c'était courant que l'on perde
une demi journée pour des scènes très difficiles alors qu'on aurait
déjà dû passer à autre chose. En fait, c'est moi qui ai proposé
le concept des combats. Celui de la poursuite sur les toits, celui
entre Michelle Yeoh et Zhang Ziyi, celui sur la cime des arbres...
Mais la chorégraphie elle-même devait encore être réalisée et là,
c'est Yuen Woo Ping (il s'est également occupé des chorégraphies
de Matrix, ndr) a qui il faut rendre hommage. On a essayé
de faire en sorte que ces combats représentent les prémisses du
développement des personnages et de leur histoire. Et puis j'ai
grandement été aidé par des spécialistes, notamment aux caméras
avec le directeur de la photo (Peter Pau, ndr). Parfois il me disait:
"Non, avec la caméra ici, ce sera mieux". C'est quelqu'un qui a
beaucoup d'expérience. On regardait donc ensemble ce qui pouvait
être bon pour l'action et quand ce n'était pas compatible avec mes
idées de dramaturgie, je lui demandais alors de trouver autre chose.
Ils sont bien plus doué que les américains. Ce fut donc une véritable
collaboration durant laquelle j'ai appris que le véritable kung-fu
à très peu de choses à voir avec celui qu'on utilise au cinéma.
Celui-là doit venir de la danse, tenir compte de la manière de filmer,
du jeu des acteurs ... J'ai même dû beaucoup m'entraîner et engager
un coach pour m'apprendre les éléments de base et tenter de comprendre
ce à quoi j'allais être confronté.
C.P.:
Est-ce que tout ce que vous avez appris risque de changer votre
approche la mise en scène?
A.L.:
Oui, je le pense. Parfois, les metteurs en scène -comme moi et beaucoup
d'autres-, ont beaucoup de choses à dire mais ne savent pas vraiment
comment les exprimer. Là, j'ai appris énormément au contact de cette
équipe. Ils parvenaient à des résultats magnifiques tout en travaillant
très vite, et surtout tellement moins cher qu'à Hollywood. Ils sont
très malins, rapides, efficaces.
C.P.:
Le film est maintenant sortit en Asie. Comment le public a-t-il
réagit ?
A.L.:
J'étais très anxieux à l'idée de leur réaction. Mais tout c'est
bien passé. Ils ont bien sûr beaucoup apprécié les scènes d'action,
mais c'est vrai que je savais que tout les nuances du scénario allait
surtout être appréciée par le public occidental. Vous savez, le
film de genre a tellement été pillé par les metteurs en scènes asiatiques
-on avait parfois l'impression d'une sorte de viol-, que les combats
de Tigre et dragon leurs ont rappelés de vieux souvenirs.
C.P.:
Est-ce principalement parce que Zhang Ziyi est une danseuse de l'Opéra
Chinois que vous l'avez choisie?
A.L.:
Mais vous savez, Michelle Yeoh l'était aussi! C'est vrai que la
chorégraphie que nous avons utilisée a beaucoup à voir avec l'Opéra
Chinois. C'est une école qui apporte un background très musical,
très émotionnel dans la manière de se mouvoir. Et c'est d'ailleurs
pour cette raison que l'on retrouve beaucoup de danseurs dans l'industrie
cinématographique. Ceux-ci sont très souples, très flexibles...
Et puis pour une actrice de premier rôle, on avait plus de chance
de trouver une belle femme du côté des danseurs, parce que du côté
des arts martiaux, les filles sont plutôt: "Grrrrhh" (Ang Lee fait
une grimace et lève les mains à hauteur de visage, toutes griffes
dehors, ndr). Mais les danseurs n'ont pas la puissance des artistes
martiaux. Les arts martiaux sont eux plus focalisés sur la puissance
alors que les danseurs sur la souplesse, l'étirement. Ils ont donc
dû s'adapter. Les coups portés sont très différents. On a d'ailleurs
eu quelques moments difficiles. Mais le jeu d'acteur aide beaucoup
aussi. C'est pour ça qu'il a beaucoup plus d'artistes issus de l'Opéra
Chinois que d'écoles d'art martiaux.
C.P.:
Chaque film que vous faites est toujours très différent du précédent.
Pourquoi ce choix?
A.L.:
Tout simplement, parce que lorsque j'ai terminé un film, j'ai besoin
de nouveauté. Si je sais pertinemment où je vais, pour moi il n'y
a ni aventure, ni frisson. Et puis cela me ferait peur de me répéter.
Donc, tant que je pourrais continuer de cette manière, je le feraist.
Propos recueillis par Christophe Pinol
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