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Festival du Film de Sundance
18 - 28 janvier 2001

Un Martiniquais à Sundance

Entretien avec Guy Deslauriers, réalisateur de Passage du Milieu

Né à Aubagne d'origine martiniquaise, Guy Deslauiers était à Sundance pour présenter son film Passage du milieu, documentaire sur l'esclavage et la traite des noirs aux Antilles, sélectionné dans la section "Frontier". Nous l'avons rencontré à Paris avant son départ pour Park City, où il espérait conclure avec une chaine américaine un accord de diffusion de son film qui sortira sur les écrans français le 14 février prochain.

Comment en êtes-vous venu à réaliser des films ?

Cela vient tout simplement d'une grande passion pour l'image que j'ai depuis très très jeune. C'est passé d'abord par la photographie : je commence à faire mes premières photos lorsque j'ai à peine dix ans. Et puis ça mûrit très vite. Après avoir usé trois ou quatre appareils, je passe au cinéma, au super 8. En l'espace de quatre ans, entre douze ans et seize ans, je réalise mon premier film en 8 mm. J'explore alors de fond en comble cinq ou six caméras, de la plus simple à la plus sophistiquée. Cette attirance pour l'image m'a donc amené de la photo au cinéma. Mais j'ai surtout eu l'opportunité, la chance immense de travailler en 1982 sur le film d'une compatriote martiniquaise, Euzhan Palcy, Rue Cases-Nègres, et c'est ce qui me met véritablement le pied à l'étrier. Ce film, en plus d'être pour moi une expérience inoubliable, m'amène à travailler ensuite de manière régulière et professionnelle dans le cinéma. A ce moment-là j'étais enseignant à la Martinique, et évidemment je quitte tout pour venir à Paris.

Qu'avez-vous appris, ou conforter, lors de ce tournage ?


Pour moi c'est une expérience inégalable parce que j'ai tout appris sur ce film. A cause des problèmes de production, le tournage s'est étalé sur six mois et ces six mois sont un concentré d'apprentissage comme je n'en ai jamais connu depuis : je découvre alors un vrai plateau de cinéma et j'ai en moi une avidité extrème, sans limite. J'ingurgite tout, aussi bien ce qui relève de la régie, de la mise en scène, des décors ou de la production et pour moi ça n'a absolument aucun égal. Lorsque je sors de ce film, je suis tellement gonflé par tout ce que cette production m'a apporté que je me sens prêt à réaliser. Bien sûr je ne réalise pas tout de suite mais l'expérience est pour moi à ce point enrichissante.

Vers quelle sensibilité, quel sujet, votre passion pour l'image vous porte-t-elle ?

Vers l'Histoire, l'Histoire de la Martinique d'où je suis originaire, et l'Histoire de la Caraïbe. Parce que c'est une Histoire qu'on connaît très peu, qui est très riche et sur laquelle il y a énormément de choses à dire. Et tout naturellement je vais vers ça, j'ai envie d'utiliser le truchement de l'image pour dire cette Histoire, ou plutôt, car la Caraïbe est riche de plusieurs histoires, ces Histoires méconnues. Et notamment toute la période avant le XXème siècle qui est la plus méconnue. Tous mes films de fiction parlent de cette époque. Il s'agit pour moi de combler les vides de l'Histoire.

A quel moment avez-vous pensé à traiter le thème de l'esclavage et envisagé de faire Passage du milieu ?

Je crois que mon travail de cinéaste a toujours été habité par cette problématique de l'esclavage, aussi bien dans mes premières fictions que lorsque je fais un documentaire sur un écrivain comme Edouard Glissant. En fait, il y a dans ces histoires-là, dans ces portraits que je fais, de manière sous-jacente mais certaine, cette question de l'esclavage. Donc elle m'habite depuis très très longtemps. Passage du Milieu est né je dirai d'une oportunité, de ce que j'ai vu arriver avant 1998, ce qui a été appelé la Comémoration de l'Abolition de l'Esclavage. Je me suis dit qu'il y avait là une occasion pour nous de porter un véritable regard, un regard de l'intérieur, sur cette Histoire de l'esclavage dont on ne sait rien. On sait très très peu de choses sur ce qui se passait dans les habitations, sur la manière dont les esclaves vivaient, dont une habitation fonctionnait, sur les rapports entre maîtres et esclaves... On sait déjà peu de choses là-dessus, mais sur l'arrachement lui même de l'Africain à sa terre, on ne sait rien. Le quotidien de la cale du bateau négrier est quelque chose de totalement méconnu. La commémoration de 1898 nous a donc permis de porter ce regard de l'intérieur, parce que les quelques histoires qui ont été racontées, l'ont été par d'autres, ce sont des regards extérieurs sur notre Histoire. Et ça me paraissait important qu'à un moment il puisse y avoir de notre part un premier regard qui en entraînera d'autres. Car c'est une Histoire particulièrement horrible. L'esclavage, c'est quand même un génocide sur quatre siècle de 250 millions de personnes !

Vous expliquez dans votre film pourquoi les esclaves ne songeaient pas tout de suite à s'enfuir à bord du bateau, qu'ils ne se conaissaient pas...

C'est vrai qu'il faut se mettre dans la peau de ces gens qui ne sont jamais sortis de leur village ou des forêts et plaines environnantes et qui sont transportés sur tout le continent africain, parce que parfois les razzias avaient lieu à l'intérieur du pays, et pour ramener les esclaves vers les côtes de l'Afrique Occidentale, il fallait plusieurs semaines ou même plusieurs mois de marche. Il y avait donc un premier arrachement, ce transport vers les côtes, les comptoirs... C'est un premier anéantissement. Le deuxième, c'est la découverte de l'Océan. Les Africains connaissaient les cours d'eau, les rivières, mais se retrouver devant cette immensité de l'eau, ça finit de les anéantir. Des récits racontent cela. En plus, se retrouver à fond de cale dans les conditions inhumaines que raconte le film, serrés comme des sardines dans une boîte... J'ai lu le récit d'un médecin de bord (les médecins de bord était là pour maintenir le plus d'esclaves en vie) qui raconte que lorsqu'il descendait dans la cale, l'air était tellement vicié, il y avait si peu d'oxygène, que sa bougie s'éteignait tout de suite. C'est ça la cale du bateau négrier : des gens entassés les uns contre les autres, dans le roulis du bateau, dans leur vomi, leur urine... Tout cela finissait de les "tuer" et ça les laissait complètement sans résistance. En plus quand ils arrivent, ils ne se connaissent pas, donc ils ne peuvent pas communiquer au départ. Certains viennent même d'ethnies ennemies et il y a parfois, autant que les chaînes le permettent, des affrontements entre esclaves. Et cet enfer dure des mois, car il faut savoir que, outre la traversée, le bateau descend toutes les côtes de l'Afrique lors du remplissage et les premiers esclaves mis à fond de cale vont y rester plusieurs mois, plus d'un an parfois avant d'effectuer la traversée.

Vous avez choisi un parti pris très esthétique...

Oui, on me le reproche souvent...

Justement, comment réagissez-vous à ces reproches ?

Très simplement. Je suis très serein par rapport à cela. Ce n'est pas parce qu'on parle de l'horreur d'un système qu'on ne peut pas avoir une démarche esthétique. Et là où je défend cette démarche, c'est qu'elle fait davantage ressortir le côté inhumain et inacceptable du système.

Vous utilisez beaucoup de gros plan sur la cale, mais vous tournez aussi beaucoup autour du bateau. Est-ce qu'à ce moment-là votre regard n'est pas trop extérieur ?

Non, les plans extérieurs viennent souligner à la fois ce temps infini, qui est la durée de la traversée, et l'immensité de l'océan. C'est pour cela qu'on a autant de plans sur le bateau perdu dans la mer. Ce n'est pas un regard extérieur ou le point de vue du pont, d'un marin ou d'un capitaine. Au contraire l'idée était de traiter ces personnes-là comme des ombres, des silhouettes. L'idée, c'était de ne pas s'attacher à eux mais de s'attacher surtout aux captifs.

Avez-vous opté tout de suite pour la voix off pour raconter cette histoire ?

Oui, la voix off s'est imposée tout de suite, parce que la réalité de la traite négrière transatlantique, c'est 250 millions de personnes déportées, et sur ces 250 millions, 30 arrivent vivants aux Amériques. Donc, à part les descendants de ces gens-là, les autres personnes sont des anonymes, et la voix off s'est imposée car elle permettait de dire cette histoire d'une seule voix, d'une voix qui parle au nom de ces 250 millions de disparus. Au départ, le scénario consistait en un dialogue off, cette voix répondant à celle d'un capitaine. C'était les deux points de vue qui s'opposaient. Puis on a décidé de supprimer le point de vue du capitaine car c'est un point de vue qu'on retrouve dans beaucoup de travaux précédents sur le sujet, et on n'a gardé que le point de vue de la cale, du captif anonyme parlant au nom de tous.

Ce film a-t-il été facile à produire ?

On a produit ce film hors des normes habituelles de production, c'est à dire sans chaîne de télévision, sans CNC. On l'a produit avec des financements privés et avec les collectivités locales de la Martinique. Parfois c'était des sommes ridicules, 5000 francs, mais tout cela mis bout à bout a permis de faire le film. Ce qui implique aussi qu'on a du éclater le tournage. Le tournage s'est fait sur un an : d'abord au Sénégal, puis une première fois sur le bateau, qui est basé à Brest et qu'on a loué pour partir sur l'Atlantique. Ensuite arrêt, puis premier tournage cale en Martinique... Encore un arrêt, retour à Paris... Six mois après, retour à la Martinique pour les dernières séquences du cale avant de revenir à Paris puis à Brest sur le bateau. Tout cela a pris à peu près un an.

En voyant le film, on se dit aussi que cela a du être dur pour les figurants ?

Oui, ça a été doublement difficile pour eux. D'abord parce que ce n'était pas des figurants professionnels, tous faisaient cela pour la première fois, et ensuite parce que c'était leur histoire et en étant dans la cale, ils reprenaient la place de leurs ancêtres. C'était donc très dur pour eux, sans compter les conditions de tournage dans l'eau, la boue... Il y a eu très très vite une sélection en fait : le premier et deuxième jour, énormément de figurants sont partis parce que soit c'était difficile pour eux de vivre cette histoire-là, soit à cause des conditions techniques et physiques du tournage. Ce sont des figurants qui ont eu beaucoup de mérite.

Comment le film est-il accueilli ? Vous avez fait beaucoup de festival avec...

Oui, on a fait Amiens, Namur, Montréal, Toronto et maintenant Sundance... C'est un film avec lequel il se passe des choses. C'est vrai qu'on a eu très peu de marques d'intérêt au moment de sa production, mais maintenant les choses se débloquent. Par exemple, on a eu l'avance sur recette après réalisation et un certain nombre d'autres financements sur dossier que nous n'avions pas eu au moment de la préparation.

C'est le sujet qui inquiétait ?

Oui, c'est le sujet. Par exemple, France 3 a développé le projet avec nous. Je suis donc parti aux Antilles travailler avec les auteurs et lorsqu'on est rentré à Paris avec le dossier de production, on a eu du mal à connaître leur réaction. Ils ont finalement dit oui. On a donc tout mis en route et un mois avant le tournage, il ne se passait toujours rien de leur côté et on a compris qu'ils ne produiraient pas le film avec nous. On a continué à les relancer, mais on n'a jamais eu le moindre courier, ne serait-ce que pour nous dire non. Les autres chaînes avaient refusé tout de suite... Je crois que c'était vraiment le sujet qui gênait et surtout le regard qu'on voulait porter sur cette histoire.

Il y a donc plus de chances pour qu'Amistad de Steven Spielberg soit diffusé sur une chaîne française que Passage du Milieu ?

Oui, tout à fait. Mais en tous cas notre film, et pas mal de gens nous l'ont dit, est une belle réponse au film de Spielberg.

Entretien réalisé par Robin Gatto et Yannis Polinacci



Guy Deslauriers

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