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Un
Martiniquais à Sundance
Entretien
avec Guy Deslauriers, réalisateur de Passage du Milieu
Né
à Aubagne d'origine martiniquaise, Guy Deslauiers était
à Sundance pour présenter son film Passage
du milieu, documentaire sur l'esclavage et la traite des
noirs aux Antilles, sélectionné dans la section
"Frontier". Nous l'avons rencontré à Paris
avant son départ pour Park City, où il espérait
conclure avec une chaine américaine un accord de diffusion
de son film qui sortira sur les écrans français le
14 février prochain.
Comment en êtes-vous venu à réaliser des films ?
Cela vient tout simplement d'une grande passion pour l'image que
j'ai depuis très très jeune. C'est passé d'abord par la photographie
: je commence à faire mes premières photos lorsque j'ai à peine
dix ans. Et puis ça mûrit très vite. Après avoir usé trois ou quatre
appareils, je passe au cinéma, au super 8. En l'espace de quatre
ans, entre douze ans et seize ans, je réalise mon premier film en
8 mm. J'explore alors de fond en comble cinq ou six caméras, de
la plus simple à la plus sophistiquée. Cette attirance pour l'image
m'a donc amené de la photo au cinéma. Mais j'ai surtout eu
l'opportunité, la chance immense de travailler en 1982 sur le film
d'une compatriote martiniquaise, Euzhan Palcy, Rue Cases-Nègres,
et c'est ce qui me met véritablement le pied à l'étrier. Ce film,
en plus d'être pour moi une expérience inoubliable, m'amène à travailler
ensuite de manière régulière et professionnelle dans le cinéma.
A ce moment-là j'étais enseignant à la Martinique, et évidemment
je quitte tout pour venir à Paris.
Qu'avez-vous appris, ou conforter, lors de ce tournage ?
Pour moi c'est une expérience inégalable parce que j'ai tout appris
sur ce film. A cause des problèmes de production, le tournage s'est
étalé sur six mois et ces six mois sont un concentré d'apprentissage
comme je n'en ai jamais connu depuis : je découvre alors un vrai
plateau de cinéma et j'ai en moi une avidité extrème, sans limite.
J'ingurgite tout, aussi bien ce qui relève de la régie, de la mise
en scène, des décors ou de la production et pour moi ça n'a absolument
aucun égal. Lorsque je sors de ce film, je suis tellement gonflé
par tout ce que cette production m'a apporté que je me sens prêt
à réaliser. Bien sûr je ne réalise pas tout de suite mais l'expérience
est pour moi à ce point enrichissante.
Vers quelle sensibilité, quel sujet, votre passion pour l'image
vous porte-t-elle ?
Vers l'Histoire, l'Histoire de la Martinique d'où je suis originaire,
et l'Histoire de la Caraïbe. Parce que c'est une Histoire qu'on
connaît très peu, qui est très riche et sur laquelle il y a énormément
de choses à dire. Et tout naturellement je vais vers ça, j'ai envie
d'utiliser le truchement de l'image pour dire cette Histoire, ou
plutôt, car la Caraïbe est riche de plusieurs histoires, ces
Histoires méconnues. Et notamment toute la période avant
le XXème siècle qui est la plus méconnue. Tous mes films de fiction
parlent de cette époque. Il s'agit pour moi de combler les
vides de l'Histoire.
A quel moment avez-vous pensé à traiter le thème de l'esclavage
et envisagé de faire Passage du milieu ?
Je crois que mon travail de cinéaste a toujours été habité par cette
problématique de l'esclavage, aussi bien dans mes premières fictions
que lorsque je fais un documentaire sur un écrivain comme Edouard
Glissant. En fait, il y a dans ces histoires-là, dans ces portraits
que je fais, de manière sous-jacente mais certaine, cette question
de l'esclavage. Donc elle m'habite depuis très très longtemps. Passage
du Milieu est né je dirai d'une oportunité, de ce que j'ai
vu arriver avant 1998, ce qui a été appelé la Comémoration de l'Abolition
de l'Esclavage. Je me suis dit qu'il y avait là une occasion pour
nous de porter un véritable regard, un regard de l'intérieur, sur
cette Histoire de l'esclavage dont on ne sait rien. On sait très
très peu de choses sur ce qui se passait dans les habitations, sur
la manière dont les esclaves vivaient, dont une habitation fonctionnait,
sur les rapports entre maîtres et esclaves... On sait déjà peu de
choses là-dessus, mais sur l'arrachement lui même de l'Africain
à sa terre, on ne sait rien. Le quotidien de la cale du bateau négrier
est quelque chose de totalement méconnu. La commémoration de 1898
nous a donc permis de porter ce regard de l'intérieur, parce que
les quelques histoires qui ont été racontées, l'ont été par d'autres,
ce sont des regards extérieurs sur notre Histoire. Et ça me paraissait
important qu'à un moment il puisse y avoir de notre part un premier
regard qui en entraînera d'autres. Car c'est une Histoire particulièrement
horrible. L'esclavage, c'est quand même un génocide sur quatre siècle
de 250 millions de personnes !
Vous expliquez dans votre film pourquoi les esclaves ne songeaient
pas tout de suite à s'enfuir à bord du bateau, qu'ils ne
se conaissaient pas...
C'est
vrai qu'il faut se mettre dans la peau de ces gens qui ne sont jamais
sortis de leur village ou des forêts et plaines environnantes
et qui sont transportés sur tout le continent africain, parce
que parfois les razzias avaient lieu à l'intérieur
du pays, et pour ramener les esclaves vers les côtes de l'Afrique
Occidentale, il fallait plusieurs semaines ou même plusieurs
mois de marche. Il y avait donc un premier arrachement, ce transport
vers les côtes, les comptoirs... C'est un premier anéantissement.
Le deuxième, c'est la découverte de l'Océan.
Les Africains connaissaient les cours d'eau, les rivières,
mais se retrouver devant cette immensité de l'eau, ça
finit de les anéantir. Des récits racontent cela.
En plus, se retrouver à fond de cale dans les conditions
inhumaines que raconte le film, serrés comme des sardines
dans une boîte... J'ai lu le récit d'un médecin
de bord (les médecins de bord était là pour
maintenir le plus d'esclaves en vie) qui raconte que lorsqu'il descendait
dans la cale, l'air était tellement vicié, il y avait
si peu d'oxygène, que sa bougie s'éteignait tout de
suite. C'est ça la cale du bateau négrier : des gens
entassés les uns contre les autres, dans le roulis du bateau,
dans leur vomi, leur urine... Tout cela finissait de les "tuer"
et ça les laissait complètement sans résistance.
En plus quand ils arrivent, ils ne se connaissent pas, donc ils
ne peuvent pas communiquer au départ. Certains viennent même
d'ethnies ennemies et il y a parfois, autant que les chaînes
le permettent, des affrontements entre esclaves. Et cet enfer dure
des mois, car il faut savoir que, outre la traversée, le
bateau descend toutes les côtes de l'Afrique lors du remplissage
et les premiers esclaves mis à fond de cale vont y rester
plusieurs mois, plus d'un an parfois avant d'effectuer la traversée.
Vous
avez choisi un parti pris très esthétique...
Oui,
on me le reproche souvent...
Justement,
comment réagissez-vous à ces reproches ?
Très
simplement. Je suis très serein par rapport à cela.
Ce n'est pas parce qu'on parle de l'horreur d'un système
qu'on ne peut pas avoir une démarche esthétique. Et
là où je défend cette démarche, c'est
qu'elle fait davantage ressortir le côté inhumain et
inacceptable du système.
Vous
utilisez beaucoup de gros plan sur la cale, mais vous tournez aussi
beaucoup autour du bateau. Est-ce qu'à ce moment-là
votre regard n'est pas trop extérieur ?
Non,
les plans extérieurs viennent souligner à la fois
ce temps infini, qui est la durée de la traversée,
et l'immensité de l'océan. C'est pour cela qu'on a
autant de plans sur le bateau perdu dans la mer. Ce n'est pas un
regard extérieur ou le point de vue du pont, d'un marin ou
d'un capitaine. Au contraire l'idée était de traiter
ces personnes-là comme des ombres, des silhouettes. L'idée,
c'était de ne pas s'attacher à eux mais de s'attacher
surtout aux captifs.
Avez-vous
opté tout de suite pour la voix off pour raconter cette histoire
?
Oui,
la voix off s'est imposée tout de suite, parce que la réalité
de la traite négrière transatlantique, c'est 250 millions
de personnes déportées, et sur ces 250 millions, 30
arrivent vivants aux Amériques. Donc, à part les descendants
de ces gens-là, les autres personnes sont des anonymes, et
la voix off s'est imposée car elle permettait de dire cette
histoire d'une seule voix, d'une voix qui parle au nom de ces 250
millions de disparus. Au
départ, le scénario consistait en un dialogue off,
cette voix répondant à celle d'un capitaine. C'était
les deux points de vue qui s'opposaient. Puis on a décidé
de supprimer le point de vue du capitaine car c'est un point de
vue qu'on retrouve dans beaucoup de travaux précédents
sur le sujet, et on n'a gardé que le point de vue de la cale,
du captif anonyme parlant au nom de tous.
Ce
film a-t-il été facile à produire ?
On
a produit ce film hors des normes habituelles de production, c'est
à dire sans chaîne de télévision, sans
CNC. On l'a produit avec des financements privés et avec
les collectivités locales de la Martinique. Parfois c'était
des sommes ridicules, 5000 francs, mais tout cela mis bout à
bout a permis de faire le film. Ce qui implique aussi qu'on a du
éclater le tournage. Le tournage s'est fait sur un an : d'abord
au Sénégal, puis une première fois sur le bateau,
qui est basé à Brest et qu'on a loué pour partir
sur l'Atlantique. Ensuite arrêt, puis premier tournage cale
en Martinique... Encore un arrêt, retour à Paris...
Six mois après, retour à la Martinique pour les dernières
séquences du cale avant de revenir à Paris puis à
Brest sur le bateau. Tout cela a pris à peu près un
an.
En
voyant le film, on se dit aussi que cela a du être dur pour
les figurants ?
Oui,
ça a été doublement difficile pour eux. D'abord
parce que ce n'était pas des figurants professionnels, tous
faisaient cela pour la première fois, et ensuite parce que
c'était leur histoire et en étant dans la cale, ils
reprenaient la place de leurs ancêtres. C'était donc
très dur pour eux, sans compter les conditions de tournage
dans l'eau, la boue... Il y a eu très très vite une
sélection en fait : le premier et deuxième jour, énormément
de figurants sont partis parce que soit c'était difficile
pour eux de vivre cette histoire-là, soit à cause
des conditions techniques et physiques du tournage. Ce sont des
figurants qui ont eu beaucoup de mérite.
Comment
le film est-il accueilli ? Vous avez fait beaucoup de festival avec...
Oui,
on a fait Amiens, Namur, Montréal, Toronto et maintenant
Sundance... C'est un film avec lequel il se passe des choses. C'est
vrai qu'on a eu très peu de marques d'intérêt
au moment de sa production, mais maintenant les choses se débloquent.
Par exemple, on a eu l'avance sur recette après réalisation
et un certain nombre d'autres financements sur dossier que nous
n'avions pas eu au moment de la préparation.
C'est
le sujet qui inquiétait ?
Oui,
c'est le sujet. Par exemple, France 3 a développé
le projet avec nous. Je suis donc parti aux Antilles travailler
avec les auteurs et lorsqu'on est rentré à Paris avec
le dossier de production, on a eu du mal à connaître
leur réaction. Ils ont finalement dit oui. On a donc tout
mis en route et un mois avant le tournage, il ne se passait toujours
rien de leur côté et on a compris qu'ils ne produiraient
pas le film avec nous. On a continué à les relancer,
mais on n'a jamais eu le moindre courier, ne serait-ce que pour
nous dire non. Les autres chaînes avaient refusé tout
de suite... Je crois que c'était vraiment le sujet qui gênait
et surtout le regard qu'on voulait porter sur cette histoire.
Il
y a donc plus de chances pour qu'Amistad
de Steven Spielberg soit diffusé sur une chaîne française
que Passage du Milieu ?
Oui,
tout à fait. Mais en tous cas notre film, et pas mal de gens
nous l'ont dit, est une belle réponse au film de Spielberg.
Entretien
réalisé par Robin
Gatto et Yannis Polinacci
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