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Interview - Arturo Ripstein
Fatalité, mélodrame et transgression
Né en 1943 à Mexico, fils d'un producteur de cinéma, Arturo Ripstein
est très vite sensibilisé à l'univers du septième art. Après des
études de droit et d'histoire de l'art, il tient de nombreux seconds
rôles dans des films des années soixante. En 1962, il rencontre
Luis Bunuel sur le tournage de l'Ange exterminateur. Il fait
ses débuts de metteur en scène à vingt et un ans avec Tiempo
de morir (1965), d'après un scénario de Gabriel Garcia Marquez.
Réalisateur, entre autres, de La reine de la nuit (1994),
Carmin profond (1996) ou de Pas de lettre pour le colonel
(en compétition à Cannes en 1999), sa filmographie compte près de
trente films. Le dernier en date, La
perdicion de los hombres, Concha d'Or du récent Festival
de San Sebastian, est présenté en avant-première au festival de
Montpellier.
Condamnation de l'intolérance et du refus de l'altérité. Description
de l'enfermement. Ou qu'il se fasse le pourfendeur des carcans et
des tabous, le cinéma d'Arturo Ripstein est, comme il le dit lui-même,
" une vengeance contre la réalité ".
Il regarde ses personnages, son pays et sa culture dans les yeux,
les regardant comme ils le sont, et non pas comme ils souhaiteraient
être.
Mais Ripstein, c'est aussi, bien sûr, le mélodrame. Destin manifeste
du Mexique, ancestral, incontournable.
Et le recours au mélodrame est l'un des liens avec cette Méditerranée
qui nous occupe à Montpellier. Le mélodrame, mais aussi le baroque.
Et le mouvement. Tant contrepoint à l'enfermement, qu'il prise tant,
que volonté descriptive.
Cinéaste prolixe, multiple, cinéaste de l'accumulation, Arturo Risptein
est célébré cette année à Montpellier. Car comme le dit sa femme,
et scénariste attitrée, Paz Alicia Garciadiego : " qu'est-ce qui
est plus judéo-chrétien et méditerranéen que l'Amérique Latine ?
" .
Quel rôle remplit, pour vous, un festival comme celui de Montpellier
?
Arturo Ripstein : Les festivals sont très importants, dans un contexte
mondial où domine le cinéma américain. Ils servent de rampe de lancement
pour les films. Il y a une quarantaine d'années, quand j'étais jeune
réalisateur, au Mexique, on pouvait voir les films de John Ford,
de Truffaut et Louis Malle mais aussi de Wajda ou Fellini. Aujourd'hui,
il ne reste que Spielberg et ses descendants. Il est difficile de
voir du cinéma non-américain. Les festivals nous permettent d'exister,
de toucher la sensibilité des spectateurs, de leur montrer que l'on
peut faire d'autres choix. Le festival de Montpellier répond à ces
objectifs. C'est fondamental.
Vient pourtant de sortir en France un premier film tout à fait
étonnant d'un jeune réalisateur mexicain : Amores perros: Il existe
donc bien un jeune cinéma mexicain ...
AR : Non. Il y a des films, des oeuvres. Le cinéma mexicain, qui
a été une industrie très importante, avec l'Espagne et l'Argentine,
produisait entre 80 et 100 films par an il y a quelques dizaines
d'années. Il y en a une douzaine aujourd'hui, si c'est une bonne
année. Il y a des auteurs, mais plus de cinéma au Mexique. Certains
ont plus de chance que d'autres et voient leurs films sortir. Comme
le réalisateur de Amores perros. C'est d'ailleurs un film intéressant.
Nous sommes plus invisibles que jamais, même si moi, j'ai de la
chance.
Vous avez été l'assistant de Luis Bunuel, quel souvenir en gardez-vous
?
AR : C'est une légende qui me poursuit ! Ce n'est pas vrai ! Mon
père était producteur de cinéma et ami de Bunuel. A ce titre, lorsque
j'étais tout jeune, j'ai assisté au tournage de L'ange exterminateur.
Je lui servais de chauffeur, lui faisais des courses. Rien de plus.
Mais je l'ai beaucoup regardé, beaucoup observé, et cela a contribué
à ma formation, évidemment.
Justement, peut-on faire un lien entre votre dernier film, La
perdicion de los hombres, et Los olvidados, de Bunuel ? Comme si,
dans ces deux films, l'extrême misère des personnages les rendaient
incapables d'éprouver des sentiments nobles ...
AR : Merci ! Mais le Mexique est comme cela ! La grande majorité
des mexicains vit dans des conditions économiques extrêmes. Il y
a plus de quarante millions de pauvres au Mexique. Les films de
Bunuel ont été très importants pour moi. Mais dans le cas de La
perdicion... , j'ai davantage pensé à L'âge d'or. Et je pense avoir
réussi aussi bien que le grand Bunuel... même si c'est très prétentieux
de ma part !!! Bunuel cherchait à représenter une certaine réalité
: le manque d'amour de la part des mères, par exemple. Mais ces
mères, leur première préoccupation, c'est de savoir ce qu'elles
vont pouvoir faire à manger à leurs enfants... Je n'ai pas eu besoin
d'aller chercher tout cela, je le vois tous les jours. Tout comme
ce sentiment de l'absurde, inévitable au Mexique. Mais j'ai dû enlever
beaucoup du quotidien. Si j'avais filmé la réalité telle qu'elle
est, personne ne l'aurait crû. Le Mexique est un pays où l'on se
fait agresser par la police! Tout y est possible. Pas au cinéma
!
L'absurde, la dérision... autant d'antidotes au malheur...
Paz Alicia Garciadiego : Au moment de l'écriture, l'humour est nécessaire
pour pouvoir aborder des sujets durs et violents, comme la mort
des enfants dans Asi es la vida, par exemple. Je le fais surtout
pour moi. A cet instant, je ne pense pas forcément au spectateur.
Et puis Arturo et moi, nous aimons l'humour noir, amer.
Comment définiriez-vous votre relation, entre privé et travail
?
PAG : Symbiotique ! Nous nous sommes rencontrés tard. Nous partageons
la même vision du monde, en dépit d'opinions politiques différentes.
Lorsque nous travaillons, nous sommes une sorte de monstre à deux
têtes. Mais nous n'avons pas besoin de parler longtemps, nous nous
comprenons en quelques mots, parfois sans parler.
Pourriez-vous travailler avec quelqu'un d'autre ?
PAG : Très difficilement. Les quelques tentatives n'ont pas été
concluantes.
Vous avez tourné La perdicion de los hombres en vidéo
numérique. Cela vous a posé des problèmes d'adaptation ?
AR : Il est à mon avis plus simple aux vieux metteurs en scène de
s'adapter aux nouvelles technologies, aux petits équipements. Les
camions, les grosses caméras... je connais ! Je suis fatigué de
tout cela. Les jeunes metteurs en scène, à la sortie de l'école,
ont envie de prestige, de l'abondance du matériel, d'un fauteuil
avec l'inscription "metteur en scène" !
Les options proposées par le numérique sont très stimulantes parce
que tout est à inventer : le langage, les règles, l'éthique... Le
cinéma traditionnel a atteint son point de perfection. Il nous fait
désapprendre. C'est un défi passionnant.
Avez-vous déjà eu des problèmes avec la censure ? Ou avec l'Eglise,
avec La veuve noire par exemple (l'histoire d'amour entre
un prêtre et sa gouvernante) ?
AR : Avec l'Eglise non. Mais la pire des censures, c'est la censure
économique. Lorsqu'un producteur refuse de produire un film qui
risque de ne pas être rentable. Le numérique, moins cher, permettra
de diminuer ces effets, de réduire les risques et d'apporter davantage
de démocratisation.
Propos recueillis par David Dibilio, le 4 novembre 2000 au Festival
de Montpellier.
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