|
Rencontre
avec Marie-Clémence Paes, réalisatrice de Saudade
du Futur
Ce
soir là, à la terrasse du café des 3 Casinos
à Gardanne, Marie-Clémence Paes est radieuse. Elle
est venue présenter au public son dernier film, qu'elle a
réalisé avec son mari César, Saudade du
Futur. Ce documentaire dresse le portrait de Sao Paolo, la cinquième
ville du monde, à travers ses émigrés venus
du Nordeste, partie désertique du Nord du Brésil.
Ces Nordestins ont une forte tradition de culture orale, et c'est
au rythme de leurs chansons improvisées que le spectateur
découvre le fonctionnement de la ville. De tout cela Marie-Clémence
Paes en parle avec entrain, ravie que le film plaise, intéresse.
Et cette belle impression sera confirmée une semaine plus
tard, puisque Saudade du Futur vient de remporter le prix
du public des 6èmes Rencontres de Cinéma de Paris.
Comment
avez-vous travaillé sur la préparation du film ? Comment
en êtes-vous venus à vous intéresser à
ces troubadours ?
Marie-Clémence
Paes: On a travaillé presque 4 ans sur ce film, sachant que
3 ans ont été consacrés à la production,
à la recherche d'argent, ce qui, je trouve, est excessivement
long. La fabrication réelle du film s'est faite en un an,
entre le premier jour de tournage et le dernier jour de sous-titrage.
Cela fait longtemps qu'on travaille sur le thème de la transmission
orale de la culture. Tous nos films ont un rapport avec ça,
on a toujours travaillé sur le rapport entre l'oralité
et le cinéma. Le premier film c'était Madagascar à
travers les contes, ensuite on s'est intéressé au
rapport entre l'homme et l'environnement à travers toutes
les histoires orales, puis on a fait encore un autre film sur l'immigration
et l'intégration en Guyane française à travers
une recette de cuisine se transmettant oralement. Et là,
on voulait faire un travail sur les joutes musicales qui n'existent
et ne se créent qu'oralement. C'est vraiment de la création
spontanée. Et les deux "repentistes" sont des gens
qui ne savent ni lire ni écrire.
Et
pourquoi Sao Paolo ?
Quand
on avait tourné Guerriers, en 92, on avait déjà
tourné dans le Nordeste, et on avait fait un film autour
de ces troubadours qui vivent de la poésie improvisée.
Et tous ces gens nous disaient: "Un jour j'irai à Sao
Paulo, qui est la capitale du Brésil". Ou alors: "Ah,
quand j'étais à Sao Paulo, tu peux pas savoir l'argent
que j'ai fait..." C'était comme une espèce d'El
Dorado, un endroit où ils pouvaient faire de l'argent puisque
rempli d'exilés, beaucoup plus sensibles à la nostalgie
du pays lointain qui est à 5000 kilomètres. Au moment
du tournage, on est allés faire quelques repérages
pour voir si effectivement on trouvait des troubadours à
Sao Paulo, et s'ils avaient des choses à dire sur la ville,
puisque le but du jeu n'était pas de faire leur portrait
mais celui de la ville. Au bout d'une à deux semaines de
tournage, on a trouvé un certain nombre de "personnages".
Quelle
est l'origine de cette forme d'oralité ?
Ça
vient du moyen âge, peut-être avant, probablement du
Maghreb. Certains disent que quand les Maures ont envahi l'Espagne,
ils ont apporté cette forme de joutes improvisées,
avec les tambourins. C'est resté en Espagne, c'est allé
au Portugal, les Portugais sont partis au Brésil. Ce qu'on
ne sait pas c'est pourquoi c'est toujours vivant au Brésil,
en particulier dans le Nordeste. C'est un grand mystère parce
que ça a disparu en Espagne, alors que c'est toujours très
vivant là-bas.
Comment
fonctionnent ces "repentes" ? Dans le film, il s'interpellent
"poète", est-ce ainsi dans la réalité
?
Oui,
entre eux, ils s'appellent "poètes". Dans un bar,
à table, ils s'appellent toujours de cette façon-là.
Ils se souviennent même parfois de rimes marquantes, car certaines
traversent les années, mais jamais quelqu'un ne s'autorisera
à répéter dans une improvisation la rime de
quelqu'un d'autre, cela ne se fait pas du tout. Il y a un honneur
dans tout cela.
Leurs
improvisations sont de véritables joutes orales...
Ce
sont des joutes et cela n'a d'intérêt que si ce sont
des joutes, parce qu'il y a de la surenchère. C'est à
dire "moi, je suis meilleur que toi, toi tu dis que tu es meilleur
que moi, mais ce n'est pas vrai", tout ça en rime et
en vers.
Comment
avez-vous articulé dès le départ ces deux sujets
du film : la ville de Sao Paolo et les musiciens ?
Notre
but n'était de faire un film sur ces musiciens, mais
un film avec la poésie de ces musiciens, dans le sens
où cette poésie est utilisée comme narration
pour faire le portrait de cette ville. Parce ce que si je dis Rio,
immédiatement tout le monde a une image mentale de cette
ville : le carnaval, le Christ, les filles en bikini sur les plages...
Mais si on dit Sao Paolo, les gens ne savent pas à quoi cela
peut ressembler, alors que c'est la plus grande ville du Brésil,
la cinquième du monde en nombre d'habitants ! Alors, on avait
envie de faire un portrait de cette ville. Cette idée a même
précédé le fait d'utiliser la poésie
nordestine, même si les deux étaient très liés.
Comme c'est une chose quasiment impossible de faire le portrait
d'une ville si grande, si gigantesque, alors on a choisi ce fil-là.
En
même temps, votre film montre beaucoup d'autres choses : la
condition féminine, la Bourse, le racisme, la misère,
la richesse, l'art même...
Il
y a tout dans une ville comme ça. Il fallait donc une ligne
directrice précise : à l'image, c'est le fonctionnement
de la ville, et à la narration c'est la vie des Nordestins
dans cette ville. Toute grande ville a ses Nordestins. A Paris,
c'est les Maliens, à Londres les Pakistanais, à Hambourg
les Turcs, à New York les Mexicains, toutes ont des travailleurs
qui essaient de faire leur place. Cet aspect-là du film dépasse
le cadre des Nordestins.
Mais
pour revenir à la structure, César avait envie d'arriver
de très très loin, dans une ville que personne ne
connaît, que lui-même ne connaît pas, puisqu'il
n'est pas de là-bas (ndlr : César Paes est originaire
de Rio). C'est le premier plan du film, plan large de nuit et de
haut. On ne distingue rien, seulement des milliards de lumières,
et puis on s'approche au fur et à mesure que le film avance
et à la fin on est très près des Nordestins.
On avait vraiment l'idée d'aller de la ville vers l'humain.
Dans tous nos films il y a cette envie de mettre sur écran
ce rapport avec les gens. Car les villes ont beau être belles,
mais Sao Paolo n'est pas réputée comme telle au Brésil,
ce sont les gens qui les font.
Comment
avez-vous travaillé sur le tournage ?
Même
si on a utilisé de la pellicule, on a travaillé en
équipe légère. On était peu nombreux
sur le plateau. Il n'y avait jamais de caméra caché,
tout le monde savait qu'on faisait un film et quel genre de film
on faisait. La notion d'échange est très importante
pour nous. On est d'égal à égal avec ceux qu'on
filme. C'est pourquoi il n'y a jamais les noms des personnes interrogées,
même s'il y a dans le film des personnalités qui sont
importantes au Brésil, comme l'ancienne maire de la ville.
C'est quand même la qualités des rapports qu'on a avec
les gens qu'on a envie de transposer à l'écran.
Et
c'est pour cela que vous en donnez une image différente des
journaux télévisés : la violence, la misère..?
Tout
à l'heure je parlais de notre parcours comme un parcours
à travers l'oralité dans le monde. Mais, moi je viens
de Madagascar, César du Brésil, et c'est vrai qu'on
avait envie de parler de "nos Sud" d'une autre
façon, c'est à dire qu'il y avait cette envie de découvrir
autrement ces pays là, de partager autre chose que la misère
avec le Nord. C'est comme ça qu'on a commencé à
travailler sur la littérature orale car c'est une richesse
de nos pays du Sud. On essaie de montrer d'autres cultures à
travers des sujets comme cela. On espère ainsi faire partager
un plaisir de l'autre qui parle une langue tellement différente
et avec qui pourtant on peut partager un plaisir de la langue, du
conte, de la poésie, qui est le même partout.
Propos
recueillis par Robin Gatto et Yannis Polinacci
|