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12ème Festival Cinématographique d'automne de Gardanne
du 27 Octobre au 7 Novembre

Rencontre avec Marie-Clémence Paes, réalisatrice de Saudade du Futur

Ce soir là, à la terrasse du café des 3 Casinos à Gardanne, Marie-Clémence Paes est radieuse. Elle est venue présenter au public son dernier film, qu'elle a réalisé avec son mari César, Saudade du Futur. Ce documentaire dresse le portrait de Sao Paolo, la cinquième ville du monde, à travers ses émigrés venus du Nordeste, partie désertique du Nord du Brésil. Ces Nordestins ont une forte tradition de culture orale, et c'est au rythme de leurs chansons improvisées que le spectateur découvre le fonctionnement de la ville. De tout cela Marie-Clémence Paes en parle avec entrain, ravie que le film plaise, intéresse. Et cette belle impression sera confirmée une semaine plus tard, puisque Saudade du Futur vient de remporter le prix du public des 6èmes Rencontres de Cinéma de Paris.

Comment avez-vous travaillé sur la préparation du film ? Comment en êtes-vous venus à vous intéresser à ces troubadours ?

Marie-Clémence Paes: On a travaillé presque 4 ans sur ce film, sachant que 3 ans ont été consacrés à la production, à la recherche d'argent, ce qui, je trouve, est excessivement long. La fabrication réelle du film s'est faite en un an, entre le premier jour de tournage et le dernier jour de sous-titrage. Cela fait longtemps qu'on travaille sur le thème de la transmission orale de la culture. Tous nos films ont un rapport avec ça, on a toujours travaillé sur le rapport entre l'oralité et le cinéma. Le premier film c'était Madagascar à travers les contes, ensuite on s'est intéressé au rapport entre l'homme et l'environnement à travers toutes les histoires orales, puis on a fait encore un autre film sur l'immigration et l'intégration en Guyane française à travers une recette de cuisine se transmettant oralement. Et là, on voulait faire un travail sur les joutes musicales qui n'existent et ne se créent qu'oralement. C'est vraiment de la création spontanée. Et les deux "repentistes" sont des gens qui ne savent ni lire ni écrire.

Et pourquoi Sao Paolo ?

Quand on avait tourné Guerriers, en 92, on avait déjà tourné dans le Nordeste, et on avait fait un film autour de ces troubadours qui vivent de la poésie improvisée. Et tous ces gens nous disaient: "Un jour j'irai à Sao Paulo, qui est la capitale du Brésil". Ou alors: "Ah, quand j'étais à Sao Paulo, tu peux pas savoir l'argent que j'ai fait..." C'était comme une espèce d'El Dorado, un endroit où ils pouvaient faire de l'argent puisque rempli d'exilés, beaucoup plus sensibles à la nostalgie du pays lointain qui est à 5000 kilomètres. Au moment du tournage, on est allés faire quelques repérages pour voir si effectivement on trouvait des troubadours à Sao Paulo, et s'ils avaient des choses à dire sur la ville, puisque le but du jeu n'était pas de faire leur portrait mais celui de la ville. Au bout d'une à deux semaines de tournage, on a trouvé un certain nombre de "personnages".

Quelle est l'origine de cette forme d'oralité ?

Ça vient du moyen âge, peut-être avant, probablement du Maghreb. Certains disent que quand les Maures ont envahi l'Espagne, ils ont apporté cette forme de joutes improvisées, avec les tambourins. C'est resté en Espagne, c'est allé au Portugal, les Portugais sont partis au Brésil. Ce qu'on ne sait pas c'est pourquoi c'est toujours vivant au Brésil, en particulier dans le Nordeste. C'est un grand mystère parce que ça a disparu en Espagne, alors que c'est toujours très vivant là-bas.

Comment fonctionnent ces "repentes" ? Dans le film, il s'interpellent "poète", est-ce ainsi dans la réalité ?

Oui, entre eux, ils s'appellent "poètes". Dans un bar, à table, ils s'appellent toujours de cette façon-là. Ils se souviennent même parfois de rimes marquantes, car certaines traversent les années, mais jamais quelqu'un ne s'autorisera à répéter dans une improvisation la rime de quelqu'un d'autre, cela ne se fait pas du tout. Il y a un honneur dans tout cela.

Leurs improvisations sont de véritables joutes orales...

Ce sont des joutes et cela n'a d'intérêt que si ce sont des joutes, parce qu'il y a de la surenchère. C'est à dire "moi, je suis meilleur que toi, toi tu dis que tu es meilleur que moi, mais ce n'est pas vrai", tout ça en rime et en vers.

Comment avez-vous articulé dès le départ ces deux sujets du film : la ville de Sao Paolo et les musiciens ?

Notre but n'était de faire un film sur ces musiciens, mais un film avec la poésie de ces musiciens, dans le sens où cette poésie est utilisée comme narration pour faire le portrait de cette ville. Parce ce que si je dis Rio, immédiatement tout le monde a une image mentale de cette ville : le carnaval, le Christ, les filles en bikini sur les plages... Mais si on dit Sao Paolo, les gens ne savent pas à quoi cela peut ressembler, alors que c'est la plus grande ville du Brésil, la cinquième du monde en nombre d'habitants ! Alors, on avait envie de faire un portrait de cette ville. Cette idée a même précédé le fait d'utiliser la poésie nordestine, même si les deux étaient très liés. Comme c'est une chose quasiment impossible de faire le portrait d'une ville si grande, si gigantesque, alors on a choisi ce fil-là.

En même temps, votre film montre beaucoup d'autres choses : la condition féminine, la Bourse, le racisme, la misère, la richesse, l'art même...

Il y a tout dans une ville comme ça. Il fallait donc une ligne directrice précise : à l'image, c'est le fonctionnement de la ville, et à la narration c'est la vie des Nordestins dans cette ville. Toute grande ville a ses Nordestins. A Paris, c'est les Maliens, à Londres les Pakistanais, à Hambourg les Turcs, à New York les Mexicains, toutes ont des travailleurs qui essaient de faire leur place. Cet aspect-là du film dépasse le cadre des Nordestins.

Mais pour revenir à la structure, César avait envie d'arriver de très très loin, dans une ville que personne ne connaît, que lui-même ne connaît pas, puisqu'il n'est pas de là-bas (ndlr : César Paes est originaire de Rio). C'est le premier plan du film, plan large de nuit et de haut. On ne distingue rien, seulement des milliards de lumières, et puis on s'approche au fur et à mesure que le film avance et à la fin on est très près des Nordestins. On avait vraiment l'idée d'aller de la ville vers l'humain. Dans tous nos films il y a cette envie de mettre sur écran ce rapport avec les gens. Car les villes ont beau être belles, mais Sao Paolo n'est pas réputée comme telle au Brésil, ce sont les gens qui les font.

Comment avez-vous travaillé sur le tournage ?

Même si on a utilisé de la pellicule, on a travaillé en équipe légère. On était peu nombreux sur le plateau. Il n'y avait jamais de caméra caché, tout le monde savait qu'on faisait un film et quel genre de film on faisait. La notion d'échange est très importante pour nous. On est d'égal à égal avec ceux qu'on filme. C'est pourquoi il n'y a jamais les noms des personnes interrogées, même s'il y a dans le film des personnalités qui sont importantes au Brésil, comme l'ancienne maire de la ville. C'est quand même la qualités des rapports qu'on a avec les gens qu'on a envie de transposer à l'écran.

Et c'est pour cela que vous en donnez une image différente des journaux télévisés : la violence, la misère..?

Tout à l'heure je parlais de notre parcours comme un parcours à travers l'oralité dans le monde. Mais, moi je viens de Madagascar, César du Brésil, et c'est vrai qu'on avait envie de parler de "nos Sud" d'une autre façon, c'est à dire qu'il y avait cette envie de découvrir autrement ces pays là, de partager autre chose que la misère avec le Nord. C'est comme ça qu'on a commencé à travailler sur la littérature orale car c'est une richesse de nos pays du Sud. On essaie de montrer d'autres cultures à travers des sujets comme cela. On espère ainsi faire partager un plaisir de l'autre qui parle une langue tellement différente et avec qui pourtant on peut partager un plaisir de la langue, du conte, de la poésie, qui est le même partout.

Propos recueillis par Robin Gatto et Yannis Polinacci



Marie-Clémence Paes

Affiche de Saudade du Futur

Marie-Clémence Paes

Marie-Clémence Paes

Saudade du Futur


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