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Rencontre
avec David Cronenberg
En
dépit d'une grosse fatigue qui lui cernait les yeux (et probablement
aggravée par les chaudes négociations qui lui permettront
ou non de filmer les nouveaux ébats de Catherine Trammell
et de son pic à glace dans Basic Instinct 2), le réalisateur
canadien David Cronenberg, dont la filmographie complète
est actuellement passée en revue au Festival d'Automne des
Cahiers du Cinéma, prit le temps de répondre aux questions
de ses nombreux admirateurs, dans le cadre d'un Centre Culturel
Canadien transformé en galerie de photos de ses oeuvres.
Présent à ses côtés, Serge Grünberg,
qui vient de publier un livre d'entretiens avec le réalisateur
aux éditions des Cahiers du Cinéma, fit rire l'assistance
en glissant, au détour d'une traduction, une "private
joke" concernant la nouvelle émission vedette de TF1.
Quant à David Cronenberg, il avoua que c'était vraiment
très dur de gagner des millions en s'évertuant à
faire des films aussi peu orthodoxes que les siens...
Quelle
part d'humour y a-t-il dans vos films?
Vous
savez, je pense que tous mes films sont amusants! (rires) Bon, peut-être
pas Chromosome 3, c'est vrai, mais il y a toujours quelque chose
d'amusant dans mes films. Ce ne sont pas des comédies bien
sûr, mais ils n'en sont pas pour autant dénués
d'humour. Je pense par ailleurs qu'en ce moment le genre de la comédie
est trés inintéressant, parce qu'il est très
difficile de faire une comédie démarquée du
moule hollywoodien. Sauf peut-être mes films! (rires) Le Festin
Nu est un film très drôle! (rires)
Vous
sentez-vous liés à des réalisateurs inscrits
dans le mouvement surréaliste, comme Luis Bunuel?
Pas
directement, mais de par l'accent qu'ils ont mis sur l'inconscient,
je pense qu'effectivement, des réalisateurs comme Luis Bunuel
m'ont influencé. J'ai vu beaucoup de films de Bunuel, j'ai
lu Breton et d'autres surréalistes, et je pense avoir effectivement
incorporé leur esprit dans mes films. Je pense que tous les
films fonctionnent sur le modèle des rêves. Nous tendons
à penser qu'ils sont rationnels, intellectuels, fonctionnels,
mais je pense que la seule logique des films est celle des rêves.
Même le montage procède de cette logique. Et en vérité,
je pense que nos rêves sont différents maintenant,
ils ont été affectés en retour par le cinéma.
Nous rêvons en cinéma à présent. Je ne
pense pas que les Egyptiens rêvaient pas comme nous. Nous
faisons des mouveùents de caméras dans nos rêves,
nous coupons, nous montons. Il y a comme une symbiose entre le travail
du rêves et l'art cinématographique.
Y
a-t-il une génération de réalisateurs à
laquelle vous vous sentez rattaché?
Il
y a de nombreux réalisateurs, écrivains et musiciens
que j'apprécie, mais il n'existe pas un groupe auquel je
me sens rattaché. Il n'y a pas de réalisateur dont
je suivrais les traces, de la manière par exemple dont De
Palma s'est inspiré de Hitchcock. Il n'y pas de réalisateur
que je considère moi-même de cette façon. J'adore
Fellini et Bergman, par exemple, mais ne me considère aucunement
comme leur héritier. Et souvent je découvre que c'est
un film ou deux d'un réalisateur que j'aime plus que son
oeuvre entière. Je pourrais être intéressé
par son film suivant, mais je n'ai pas l'impression d'être
un membre d'un groupe ou d'une communauté artistique pour
autant.
Quelle
est votre vision de la mort?
Eh
bien, ma mort ne sera pas votre fin, mais elle sera bel et bien
la mienne. Je suis ce qu'on pourrait appeler un athée existentialiste.
Je pense que la première réalité de notre existence
sur terre, c'est le corps, notre corps humain. Et je ressens cette
réalité d'une manière à la fois très
charnelle et très émotionnelle. La conséquence
de cette acceptation est d'accepter notre mortalité. Je ne
dis pas que j'ai accepté la mienne - je serais plus enclin
à accepter la votre... Donc mon sentiment est que la mort
du corps entraîne la mort totale, définitive. Non pas
que tout ce qui a trait à la vie relève du corps,
du physique. Mais c'est basé sur le corps, sans lui nous
ne sommes rien.
Que
pensez vous de la recrudescence de films tournés en vidéo?
J'ai
tourné un film en vidéo, intitulé Camera, qui
a ensuite été kinescopé. Je m'intéresse
beaucoup à la vidéo, aux possibilités de la
vidéo numérique. Mais je continue à aimer l'odeur
de la pellicule 35mm. S'il y avait un parfum vidéo qui ressemblait
à du 35mm, ce serait bien... Cependant, je ne suis pas attaché
à une technologie particulière. Nous avons tous cette
nostalgie formidable pour la technique ancienne. Mais pour moi,
le plaisir de la réalisation n'est pas lié à
la matière filmique en elle-même. C'est le processus
créatif qui est excitant, et ce que l'on crée. Par
conséquent, je n'éprouve aucune réelle nostalgie
de la technologie (en français dans le texte). Je ne
suis pas attaché à la pellicule en tant que telle.
Décrivez-nous
la façon dont vous travaillez avec votre équipe...
C'est
une véritable collaboration. Tout commence avec le script.
Il y a une description très précise des effets spéciaux,
des créatures ou de quoi que ce soit, mais ces descriptions,
aussi précises soient-elles, ne suffisent pas toujours à
créer l'objet. S'engage alors une longue série de
discussions pour déterminer la couleur, la forme, la taille,
la fonction de l'objet. Ensuite, Stephan réalise quelques
dessins pour nous aider à visualiser tout ça. Puis
je fais quelques suggestions. Tout se décante petit à
petit. Evidemment, je suis un dictateur dans le sens où je
me réserve la décision finale, mais d'une manière
générale je pense que les gens qui travaillent avec
moi sont plutôt heureuses car ils exercent une véritable
influence sur moi. Tout le monde a son mot à dire.
Avez-vous
une vision très précise de vos films avant le tournage?
Cela
ne marche pas de la sorte. Les gens pensent que les réalisateurs
ont un film dans leur tête, et qu'ils n'ont ensuite plus qu'à
le réaliser. Mais ça ne marche pas comme ça.
Je continue à concevoir le film pendant le tournage. Le script
n'est qu'un point de départ, parfois très vague, pas
exact, bien que les descriptions des actions et des objets soient
parfois très précises. De plus, je ne pense pas vraiment
à tel ou tel acteur avant le tournage, alors votre vision
des personnages peut changer du tout au tout lorsque le casting
est défini. Et quand les décors sont terminés
et que vous les arpentez, là aussi votre vision de certaines
scènes peut changer. Il s'agit en définitive d'un
long processus très absorbant.
Rencontrez-vous
des difficultés pour financer vos films?
La
recherche de financements continue d'être un parcours du combattant.
Faire des films indépendants - même des films hollywoodiens
- est vraiment très difficile. Evidemment, on peut avoir
l'impression que des milliers de films sont continuellement réalisés.
Mais c'est un vrai miracle qu'aucun de ces films soit réalisé.
Et c'est encore plus difficile de faire des films dont le sujet
est risqué, voire "dangereux". Le financement est
fragile, rarement complet... Par exemple, pour le film que je devais
réaliser après Existenz, Spider, nous avions les acteurs,
dont Ralph Fiennes, le scénario, adapté d'un roman
anglais, était prêt, une partie du financement était
au point, et puis soudain Ralph Fiennes s'est engagé pour
un autre film, si bien qu'au moment où nous bouclions le
budget, nous nous sommes retrouvés sans acteur principal.
Trouver l'argent pour un film, c'est vraiment comme jongler avec
20 boules en même temps, et il y en a toujours une qui tombe
à un moment ou à un autre. Alors, c'est vraiment un
parcours du combattant. Je me souviens de personnes qui disaient
à Martin Scorcese: "Vous, vous avez vraiment le pouvoir
de faire ce que vous voulez." Après ça, Martin
a ri pendant 10 minutes! Même lui n'a pas le pouvoir de faire
ce qu'il veut... C'est vraiment très dur de faire des films
qui ne soient pas "mainstream"...
Propos
recueillis par Robin Gatto
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