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Festival d'Automne des Cahiers du Cinéma
Cinéma l'Arlequin - Paris

du 15 novembre au 5 décembre 2000

Rencontre avec David Cronenberg

En dépit d'une grosse fatigue qui lui cernait les yeux (et probablement aggravée par les chaudes négociations qui lui permettront ou non de filmer les nouveaux ébats de Catherine Trammell et de son pic à glace dans Basic Instinct 2), le réalisateur canadien David Cronenberg, dont la filmographie complète est actuellement passée en revue au Festival d'Automne des Cahiers du Cinéma, prit le temps de répondre aux questions de ses nombreux admirateurs, dans le cadre d'un Centre Culturel Canadien transformé en galerie de photos de ses oeuvres. Présent à ses côtés, Serge Grünberg, qui vient de publier un livre d'entretiens avec le réalisateur aux éditions des Cahiers du Cinéma, fit rire l'assistance en glissant, au détour d'une traduction, une "private joke" concernant la nouvelle émission vedette de TF1. Quant à David Cronenberg, il avoua que c'était vraiment très dur de gagner des millions en s'évertuant à faire des films aussi peu orthodoxes que les siens...

Quelle part d'humour y a-t-il dans vos films?

Vous savez, je pense que tous mes films sont amusants! (rires) Bon, peut-être pas Chromosome 3, c'est vrai, mais il y a toujours quelque chose d'amusant dans mes films. Ce ne sont pas des comédies bien sûr, mais ils n'en sont pas pour autant dénués d'humour. Je pense par ailleurs qu'en ce moment le genre de la comédie est trés inintéressant, parce qu'il est très difficile de faire une comédie démarquée du moule hollywoodien. Sauf peut-être mes films! (rires) Le Festin Nu est un film très drôle! (rires)

Vous sentez-vous liés à des réalisateurs inscrits dans le mouvement surréaliste, comme Luis Bunuel?

Pas directement, mais de par l'accent qu'ils ont mis sur l'inconscient, je pense qu'effectivement, des réalisateurs comme Luis Bunuel m'ont influencé. J'ai vu beaucoup de films de Bunuel, j'ai lu Breton et d'autres surréalistes, et je pense avoir effectivement incorporé leur esprit dans mes films. Je pense que tous les films fonctionnent sur le modèle des rêves. Nous tendons à penser qu'ils sont rationnels, intellectuels, fonctionnels, mais je pense que la seule logique des films est celle des rêves. Même le montage procède de cette logique. Et en vérité, je pense que nos rêves sont différents maintenant, ils ont été affectés en retour par le cinéma. Nous rêvons en cinéma à présent. Je ne pense pas que les Egyptiens rêvaient pas comme nous. Nous faisons des mouveùents de caméras dans nos rêves, nous coupons, nous montons. Il y a comme une symbiose entre le travail du rêves et l'art cinématographique.

Y a-t-il une génération de réalisateurs à laquelle vous vous sentez rattaché?

Il y a de nombreux réalisateurs, écrivains et musiciens que j'apprécie, mais il n'existe pas un groupe auquel je me sens rattaché. Il n'y a pas de réalisateur dont je suivrais les traces, de la manière par exemple dont De Palma s'est inspiré de Hitchcock. Il n'y pas de réalisateur que je considère moi-même de cette façon. J'adore Fellini et Bergman, par exemple, mais ne me considère aucunement comme leur héritier. Et souvent je découvre que c'est un film ou deux d'un réalisateur que j'aime plus que son oeuvre entière. Je pourrais être intéressé par son film suivant, mais je n'ai pas l'impression d'être un membre d'un groupe ou d'une communauté artistique pour autant.

Quelle est votre vision de la mort?

Eh bien, ma mort ne sera pas votre fin, mais elle sera bel et bien la mienne. Je suis ce qu'on pourrait appeler un athée existentialiste. Je pense que la première réalité de notre existence sur terre, c'est le corps, notre corps humain. Et je ressens cette réalité d'une manière à la fois très charnelle et très émotionnelle. La conséquence de cette acceptation est d'accepter notre mortalité. Je ne dis pas que j'ai accepté la mienne - je serais plus enclin à accepter la votre... Donc mon sentiment est que la mort du corps entraîne la mort totale, définitive. Non pas que tout ce qui a trait à la vie relève du corps, du physique. Mais c'est basé sur le corps, sans lui nous ne sommes rien.

Que pensez vous de la recrudescence de films tournés en vidéo?

J'ai tourné un film en vidéo, intitulé Camera, qui a ensuite été kinescopé. Je m'intéresse beaucoup à la vidéo, aux possibilités de la vidéo numérique. Mais je continue à aimer l'odeur de la pellicule 35mm. S'il y avait un parfum vidéo qui ressemblait à du 35mm, ce serait bien... Cependant, je ne suis pas attaché à une technologie particulière. Nous avons tous cette nostalgie formidable pour la technique ancienne. Mais pour moi, le plaisir de la réalisation n'est pas lié à la matière filmique en elle-même. C'est le processus créatif qui est excitant, et ce que l'on crée. Par conséquent, je n'éprouve aucune réelle nostalgie de la technologie (en français dans le texte). Je ne suis pas attaché à la pellicule en tant que telle.

Décrivez-nous la façon dont vous travaillez avec votre équipe...

C'est une véritable collaboration. Tout commence avec le script. Il y a une description très précise des effets spéciaux, des créatures ou de quoi que ce soit, mais ces descriptions, aussi précises soient-elles, ne suffisent pas toujours à créer l'objet. S'engage alors une longue série de discussions pour déterminer la couleur, la forme, la taille, la fonction de l'objet. Ensuite, Stephan réalise quelques dessins pour nous aider à visualiser tout ça. Puis je fais quelques suggestions. Tout se décante petit à petit. Evidemment, je suis un dictateur dans le sens où je me réserve la décision finale, mais d'une manière générale je pense que les gens qui travaillent avec moi sont plutôt heureuses car ils exercent une véritable influence sur moi. Tout le monde a son mot à dire.

Avez-vous une vision très précise de vos films avant le tournage?

Cela ne marche pas de la sorte. Les gens pensent que les réalisateurs ont un film dans leur tête, et qu'ils n'ont ensuite plus qu'à le réaliser. Mais ça ne marche pas comme ça. Je continue à concevoir le film pendant le tournage. Le script n'est qu'un point de départ, parfois très vague, pas exact, bien que les descriptions des actions et des objets soient parfois très précises. De plus, je ne pense pas vraiment à tel ou tel acteur avant le tournage, alors votre vision des personnages peut changer du tout au tout lorsque le casting est défini. Et quand les décors sont terminés et que vous les arpentez, là aussi votre vision de certaines scènes peut changer. Il s'agit en définitive d'un long processus très absorbant.

Rencontrez-vous des difficultés pour financer vos films?

La recherche de financements continue d'être un parcours du combattant. Faire des films indépendants - même des films hollywoodiens - est vraiment très difficile. Evidemment, on peut avoir l'impression que des milliers de films sont continuellement réalisés. Mais c'est un vrai miracle qu'aucun de ces films soit réalisé. Et c'est encore plus difficile de faire des films dont le sujet est risqué, voire "dangereux". Le financement est fragile, rarement complet... Par exemple, pour le film que je devais réaliser après Existenz, Spider, nous avions les acteurs, dont Ralph Fiennes, le scénario, adapté d'un roman anglais, était prêt, une partie du financement était au point, et puis soudain Ralph Fiennes s'est engagé pour un autre film, si bien qu'au moment où nous bouclions le budget, nous nous sommes retrouvés sans acteur principal. Trouver l'argent pour un film, c'est vraiment comme jongler avec 20 boules en même temps, et il y en a toujours une qui tombe à un moment ou à un autre. Alors, c'est vraiment un parcours du combattant. Je me souviens de personnes qui disaient à Martin Scorcese: "Vous, vous avez vraiment le pouvoir de faire ce que vous voulez." Après ça, Martin a ri pendant 10 minutes! Même lui n'a pas le pouvoir de faire ce qu'il veut... C'est vraiment très dur de faire des films qui ne soient pas "mainstream"...

Propos recueillis par Robin Gatto

 


affiche

David Cronenberg

David Cronenberg

Existenz


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