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Cannes
joue parfois de drôles de tours aux films…Ce qui arrive à Dancer
in the Dark ressemble un peu à ce que nous avons connu il
y a quelques années avec La Leçon de Piano de Jane Campion.
Un film reçu d'abord avec éblouissement et ferveur par la majorité
de la presse, couronné par une Palme d'Or, et vivant du coup un
curieux retournement de la critique quelques mois plus tard, comme
si la récompense et le succès public venaient jeter de l'ombre sur
l'œuvre elle-même…
Oublions cela pour se pencher sur le cheminement de cette " Palme
des Larmes " comme on l'appelle déjà. C'est d'abord l'étonnant parcours
d'un artiste unique en son genre,Lars Von Trier, une sorte de météore
venu du froid et du Danemark, l'un des surdoués incontestables de
sa génération et dont l'avènement passe entièrement par le Festival
de Cannes, film après film, depuis Element of Crime, (Grand
Prix de la Technique en l984) jusqu'à Europa ( deux fois
primé pour sa contribution artistique et prix du Jury ex-aequo en
l991 ) puis Breaking the Waves et sa reconnaissance internationale
(Grand prix du Jury à Cannes l996, César du meilleur film étranger
et nomination aux Oscars pour Emily Watson). Sans oublier Les
Idiots projetés en l998, et qui posèrent les règles du " Dogme
" ce vœu de chasteté fait par Lars Von Trier et ses amis en rejetant
les trucs et ficelles du cinéma commercial pour retrouver la pureté
originelle de l'image captée par la caméra sans le moindre artifice.
Il est clair que Lars Von Trier, moins aimé chez lui que dans le
reste du monde, doit beaucoup à Gilles Jacob, son découvreur et
sélectionneur infatigable, qui a su bien avant les autres déceler
chez cet artiste rare des qualités devenues aujourd'hui évidentes,
même si elles ne sont pas consensuelles,et c'est tant mieux.
L'autre point fort de ce Dancer in the Dark qui ne ressemble
à rien de connu, c'est évidemment le choc de la rencontre avec un
OVNI, la chanteuse islandaise Björk née à la scène et à la chanson
depuis l'âge de onze ans. Plus que la batterie des fameuses cent
caméras videos pour les séquences musicales, c'est son visage enfantin
et lunaire qui embarque le spectateur dans la magie poignante d'un
incroyable mélodrame dont le dénouement est imprévisible (respectez
le vœu du cinéaste, ne le racontez pas à vos amis… ! ). C'est aussi
la beauté sauvage de sa musique punkie et métallique qui charme
et agresse à la fois…On n'a jamais vu le " musical hollywoodien
" passé à pareille moulinette, celle de la tête de Selma, la jeune
tchèque émigrée qui voit le rêve américain se transformer jour après
jour en cauchemar climatisé pour son plus grand malheur.
Provoquant, dérangeant, ce film est un terrifiant " west side drama
" qui laisse le public pantois, en sanglots ou la gorge nouée. C'est
le record absolu de l'usage de kleenex dans l'histoire du festival
de Cannes. Mais c'est un tel monument - auquel Catherine Deneuve,
David Morse, et Joel Grey , le meneur de jeu de Cabaret,
apportent tous leur talent et leur magie - qu'on ne peut l'éviter.
Embarquez vous dans ce mélo fleuve, pleurez tout votre saoûl, et
après seulement, vous aurez le droit d'avoir un avis sur Dancer
in the dark.
Michel Pascal
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