53e Festival International du Film de Locarno
2 - 12 août 2000

No Quarto da Vanda (Dans la Chambre de Vanda)
de Pedro Costa
Portugal - 159 mn
Compétition Internationale


Synopsis :


C’est en tournant Ossos, son précédent film remarqué à Venise en 1997, dans le quartier Cap Verdien misérable de Lisbonne Fontainhas, que Pedro Costa fait la connaissance de Vanda Duarte et décide de lui consacrer un film entier. Seul, avec une petite caméra numérique, il va la filmer un an durant dans sa chambre, avant d’élargir son film à tout le quartier en phase de démolition.
La vie de Vanda se résume à pas grand chose, vendeuse ambulante de fruits et légumes, elle passe son temps à se shooter, comme les autres habitants du quartier qu’on voit quasiment dans tous les plans le joint au bec ou la seringue plantée dans le bras. Le film enregistre cette vie, cette subsistance et les interrogations des personnages sur leur avenir incertain.
Portrait de Pedro Costa :
Né en 1959 à Lisbonne, Pedro Costa s’est imposé en quelques films comme un auteur d’une radicalité très forte, dont les références sont ancrées du côté de Bresson ou de Straub et Huillet, cinéastes auquel il consacre en ce moment un documentaire pour la série Cinéma de notre Temps.
Il tourne en 1989 son premier long métrage O Sangue, qu’il n’aime pas, malgré un accueil très favorable de la critique. Costa se considère alors comme trop fermé sur le cinéma lui-même et pas assez ouvert sur le monde. C’est pour cette raison que dans son deuxième film Casa de Lava il s’éloigne considérablement du scénario pour se laisser inspirer par le Cap Vert et ses acteurs. C’est dans cette lignée, avec la même fermeté du regard, qu’il tourne Ossos, prix de la meilleure photographie à Venise, qui relate l’histoire d’un enfant en bas âge qui survit à plusieurs morts.


1988 Cartas a Julia (cm)
1989 O Sangue
1994 Casa de Lava
1997 Ossos
2000 No Quarto da Vanda


Critique :


« Il est mort le soleil »

C’est sur les paroles de cette chanson de Nicoletta que s’ouvre No Quarto da Vanda. Dans une chambre sombre, deux junkies se shootent tout en discutant. Le plan est fixe, long, comme pour laisser le temps et la lumière s’installer. D’entrée de jeu, le ton est donné, c’est dans ce lieu modeste, sur ces personnages, et particulièrement l’une d’entre elles, Vanda, que Pedro Costa a choisi de porter son regard radical. Sa caméra nous livre ainsi, pendant près de trois heures, des images de la vie de la jeune femme au sein d’un quartier miséreux dont les maisons sont abattues les unes après les autres par des engins impitoyables.

D’entrée de jeu le film séduit par cette idée si forte de regarder un monde se détruire dans l’intimité de la chambre d’une jeune femme désespérée. Car tout s’effrite autour de Vanda, les habitants se demandent s’ils vont être relogés, certains meurent d’épuisement sur les places où ils mendient, d’autres sont en prison ou à l’hôpital. Tous ont en commun d’être accrocs à la drogue qui, telle une bouée de plomb les raccrochent à la surface tout en les enfonçant un peu plus. Malgré cela, Vanda offre au monde une belle générosité, une écoute bienveillante dont bénéficient ses voisins et sa famille.

En retour, Costa lui offre, à elle et à son quartier, un film digne d’elle, où le regard s’abstient de toute générosité facile, de toute sympathie manipulatrice, au risque d’ailleurs de décourager plus d’un spectateur. On pourrait donc reprocher au cinéaste cette manière de montrer sans fard la misère, de n’édulcorer aucune teinte dans la gamme des glauques. Ce serait une injustice car c’est de cette intransigeance que naît toute la beauté de ce film si dérangeant. Car, comme dans Ossos, le miracle Costa agît, transformant la lumière blafarde en éblouissement visuel, trouvant dans l’âpreté même du sujet matière à faire un film formellement abouti. No Quarto da Vanda est ainsi un des films les plus beau tournés en caméra numérique. Le soleil est peut-être mort, mais ses rares rayons auront suffi à un grand cinéaste pour faire un film remarquable, un document inouï sur une misère qu’on répugne à voir.

Yannis Polinacci