53e Festival International du Film de Locarno
2 - 12 août 2000


Kiyoshi Kurosawa
Interview

Avec plus de 20 films à son actif et plusieurs rétrospectives consacrées à sa filmographie dans les festivals (Festival d’Automne des Cahiers du Cinéma, Honk Kong, Biennale du Cinéma Japonais d’Orléans…), le nouveau Kurosawa du cinéma japonais, après le grand Akira Kurosawa, commence à se faire connaître des cinéphiles du monde entier. Et il « mérite » très certainement le titre Locarnien de Roi de la Série B pour son habileté à transfigurer le codes du film de genre en les implantant dans une réalité quotidienne encore plus imprévisible et inquiétante que le fantastique et le surnaturel. Cure (1997) est le chef d’œuvre de Kiyoshi Kurosawa, un film de terreur lancinant, puissant, obsédant, qui a précédé de peu l’énorme renouveau du cinéma d’horreur en Asie (Japon, Corée, Taïwan, Honk Kong…) dû au succès du très ébouriffant Ring (projeté au Far East Film d’Udine.
« Comment trouvez-vous le temps de tourner 5 films par an - aussi bien des films commerciaux que des films expérimentaux d’école pour Eurospace - de faire de la télévision, d’enseigner? » lui demanda Marco Muller, le directeur du Festival de Locarno, pendant la conférence de presse. « C’est peut-être étonnant pour vous » répondit Kurosawa, « mais pour moi c’est totalement spontané et naturel. Je prends les projets comme ils viennent. Tant qu’il y a de producteurs qui s’intéressent à moi et qui me proposent des budgets, je tourne.» Un esprit très Série B en somme… S’il existe un Roger Corman au Japon, il est sûrement très fier de vous, Monsieur Kurosawa…

Q : Ko-rei a été tourné pour la télévision. Les producteurs vous ont-ils demandé de faire un film dans la lignée de Ring?

R : Le projet de Ko-rei a en effet été lancé grâce au succès de Ring qui a vraiment très bien marché au Japon et dans tous les pays asiatiques. Alors, comme les producteurs disent souvent, quand il y a un succès, il faut faire une suite, quelque chose de ressemblant.

Q : Cela vous a t-il gêné de suivre une mode ou saviez vous à l’avance que vous auriez une latitude assez grande pour greffer au projet vos propres intérêts esthétiques et philosophiques?

R : Cela ne me gênait pas de tourner un autre Ring. C’était très raisonnable de le faire; bien sûr, le cinéma est quelque chose de personnel, un art, mais c’est aussi une industrie, donc sur un plan commercial, il était très raisonnable de faire ce film et l’idée ne m’a pas du tout gêné. Mais vous savez, le réalisateur de Ring, Hideo Nakata, et le scénariste, Hiroshi Takahashi, comptent parmi mes très bons amis. Takahashi est vraiment mon camarade de chambre de l’université de Rikkyo, et déjà à l’époque où nous étions étudiants, nous pensions à faire quelque chose comme Ring. Le projet d’un tel film est donc bien antérieur à la version d’Hideo Nakata. J’ai même tourné un petit téléfilm d’une trentaine de minutes qui ressemble un peu à Ring. Mais finalement c’est Hideo Nakata qui a hérité du projet et qui a réalisé le film sur un scénario de Hiroshi Takahashi. Et il a eu beaucoup de succès. Je suis très content que mes amis aient eu beaucoup de succès, mais j’éprouve quelques regrets car je souhaitais concrétiser ce projet.

Q : C’est toutefois à vous qu’il convient d’accorder le mérite d’avoir relancé la mode des films fantastiques au Japon, avec Cure, un thriller surnaturel réalisé avant Ring, qui a obtenu un certain succès au Japon et qui vous a fait découvrir en Europe…

R : Merci infiniment pour ces paroles! Cure a très bien marché auprès de la presse, de la critique, mais moins auprès du public. Ring a été un succès commercial énorme, donc on dit souvent que c’est Ring qui a relancé la mode des films d’horreur au Japon. Je peux vous raconter quelques anecdotes à propos du tournage de Ring… Vous vous souvenez sans doute qu’il y a un film vidéo maudit dans Ring. Pendant le tournage Hideo Nakata, qui se souvenait qu’il y avait la même chose dans Cure, est venu me trouver et m’a demandé: « Comment faire des images efficaces?» Je lui ai alors apporté mes conseils sur ce point.

Q : Et quels étaient-ils ?

R : D’abord, les images devaient être très vieilles, comme des photos anciennes. Le fantôme de Sadako devait avoir une apparence très ordinaire, mais avec quelque chose d’anormal dans sa gestuelle. Dans le roman, les images vidéo étaient considérées comme des images subjectives. Moi, je ne pensais pas que des images subjectives pouvaient être effrayantes ; pour l’être vraiment, il fallait qu’elles soient objectives, comme des images de documentaire.

Q : Dans Ko-rei les apparitions des fantômes sont donc placées sous le signe du réalisme; on ne vous imagine pas les faire sortir d’une télévision, par exemple, comme dans Ring

R : L’idée de la télévision n’est pas originale, Hiroshi Takahashi et moi l’avions déjà développée dans un autre scénario, et on la trouve aussi traitée dans Vidéodrome de David Cronenberg. Ce n’est plus très effrayant. Je peux vous raconter une deuxième anecdote à propos de Ring : j’ai lu la première version du scénario de Hiroshi Takahashi, et dans cette version le héros posait la question suivante : « Est ce que l’Enfer existe? » Dans la seconde version, Takahashi a éliminé cette phrase, mais moi je l’ai reprise avec son autorisation dans Ko-rei.

Q : De quelle façon élaborez vous une séquence destinée à faire peur?

R : Il est rare que mon seul but soit d’effrayer le spectateur. J’écris des choses qui n’arrivent pas forcément tous les jours mais dont on a l’impression qu’elles pourraient arriver. La peur peut en découler mais il s’agit d’un résultat, et non de mon intention de départ. Par exemple, pour les scènes de Ko-rei, où un personnage rencontre un fantôme, je n’ai pas dit aux acteurs : « Ayez l‘air effrayés.» Je leur ai dit: « Le fantôme peut être un Dieu, il symbolise d’une manière générale tout ce qui est inconnu - et non la peur... Je veux que vous réagissiez comme lorsque vous rencontrez quelque chose d’inconnu.»

Q : Ko-rei marque la poursuite de votre collaboration avec l’acteur Koji Yakusho. Est-ce une collaboration qui repose sur des échanges soutenus ou au contraire sur une compréhension tacite?

R : Dune manière générale, je suis un réalisateur qui ne donne pas beaucoup d’indications aux acteurs, encore moins à Koji, car il connaît bien ce qu’il faut faire. Je lui donne des informations sur le rôle et la situation et il joue très naturellement ce que j’attends de lui .

Q : Dans Cure et Ko-rei vous dépeignez des couples désunis, et semblez stigmatiser leurs disfonctionnements au travers de troubles psychiques extrêmes, frappant surtout les personnages féminins…

R: Je m’intéresse beaucoup aux positions de la femme et de l’homme dans la société japonaise, en relation avec le travail et la famille. L’homme a tendance à privilégier son rapport avec le monde du travail, la femme reste en règle générale attachée à la famille. Mais les choses changent et beaucoup de femmes hésitent maintenant sur l’attitude à adopter et finissent par se sentir un peu seules, délaissés, négligées. C’est sans doute ce trouble que je figure d’une manière extrême dans Cure et Ko-rei.

Propos recueillis par Robin Gatto