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23 - 30 Nov 99

 
   
   

RAY HARRYHAUSEN, ENTRE CYCLOPES ET GORGONNES
Le 8e Festival du Film Jules Verne rend hommage à Ray Harryhausen

 

Interview vidéo de Ray Harryhausen
Interview: Jean Segura
Image: Sylvie Jacquemin

Ray Harryhausen

Cyclope et aigle à deux têtes dans Le 7ème Voyage de Sinbad, crabe et poulpe monstrueux dans L'Ile mystérieuse, colosse de bronze et bataille de squelettes dans Jason et les Argonautes sont quelques unes des scènes magiques qui hantent encore le souvenir de nos toiles blanches. Se rappelle-t-on des réalisateurs qui ont signé ces films ? Non ! un seul nom revient naturellement à la surface de notre mémoire : Ray Harryhausen, celui qui a imaginé, fabriqué et animé ces créatures tout droit sorties d'un esprit hanté depuis toujours par Gustave Doré, le génial dessinateur français qu'il considère comme le père spirituel des directeurs artistiques de l'Hollywood d'avant guerre.

Car en 1933, le jeune Ray Harryausen, qui vit à Los Angeles, est à l'avant scène du merveilleux pour assister à la première de King Kong qui a lieu dans le mythique Grauman Chinese Theater de Hollywood Boulevard. " La salle était décorée d'une fausse jungle avec des flamands roses vivants avec une maquette grandeur nature du buste de Kong lui-même " se rappelle Ray Harryhausen qui n'avait alors que treize ans. " L'atmosphère était chargée de mystère, de spectacle et d'anticipation et le gorille géant avait fait plus que stimuler mon intérêt - déjà très fort - pour les techniques d'animation de marionnettes ; j'étais obsédé par l'idée de passer à la pratique avec une caméra 16 mm ".

Côté école, il manie le crayon et le pinceau au collège Audubon puis au Manual Arts High School où il se passionne pour la reconstitution d'animaux préhistoriques. Et il commence à sculpter ses premiers dinosaures en pâte à modeler dans le garage de ses parents. Il ira jusqu'à montrer ses premières tentatives au grand Willis O'Brien lui-même, créateur de King Kong, qui l'encourage. Après son bac, il embrasse les arts dramatiques, la photographie et la sculpture au City College de Los Angeles, et enfin la réalisation artistique et le film à l'Université de Southern California ; époque où il se lie d'amitié avec le futur romancier de science fiction qui porte le même prénom : Ray Bradbury. Décidé d'embrasser la carrière d'animateur, il montre un jour ses bouts d'essai à George Pal. L'animateur d'origine hongroise, qui commence en 1941 à réaliser les séries Puppetoons pour la Paramount, l'engage alors comme assistant. Mais la seconde Guerre Mondiale fait rage et le jeune Ray part au bout de deux ans rejoindre de l'unité de Frank Capra dans l'Army Signal Corp. Démobilisé en 1945, il réalise dans son garage les premiers épisodes d'une série de " Contes de fées " qui trouveront un débouché dans des écoles, clubs, bibliothèques et paroisses à travers toute l'Amérique. "Tandis que je m'occupais de la production, du tournage et de la conception des marionnettes, ma mère se chargeait de leur faire des costumes et mon père m'aidait dans la fabrication des armatures et accessoires ".

Jason et les Argonautes

Mais Harryhausen préfère se mettre au service du long métrage et des effets spéciaux. O'Brien n'a pas oublié celui qu'il appelle affectueusement le " petit Harry " qui lui a montré régulièrement ses progrès pendant près de quinze ans. Il l'engage donc en 1947 pour être l'un de ses deux assistants sur le tournage de Monsieur Joe, énième avatar de King Kong produit par Merian Cooper (avec John Ford). Occupé aux tâches de conception et d'organisation, O'Brien laisse l'essentiel de l'animation du gorille aux bons soins de Harryhaussen, et remporte enfin son Oscar en 1949, tardif hommage pour le père de King Kong. En 1953, Harryhausen signe, seul pour la première fois, les effets spéciaux d'un autre long métrage, Le Monstre des temps perdus (The Beast From 20000 Fathoms), produit par la Warner et réalisé par Eugène Lourie. Harryhausen développe dans ce film reptilien une méthode d'animation de marionnettes image par image combinée avec des plans d'acteurs dans des décors réels, "une technique de base, simple et économique que j'utiliserai au cours de toute ma carrière ". C'est sur un deuxième film, produit par la Columbia en 1955 que Harryhausen va se lier avec le jeune producteur américain Charles H. Schneer. " Nous partagions beaucoup de points de vue, en particulier sur le cinéma " raconte Ray. Pendant plus de 25 ans, les deux hommes auront en effet de quoi partager : sur les quinze longs métrages que Ray Harryhausen va signer jusqu'en 1981, douze seront produits par Charles Schneer avec quelquefois Harryhausen lui-même comme co-producteur.

" La façon dont nous travaillions était assez inhabituelle, se remémore Harryhausen. Nous étions impliqués à toutes les étapes du film : il s'occupait de la production et moi du scénario et des aspects techniques. En outre, ces films devaient toujours être réalisés dans un cadre économique très limité. C'est pourquoi (à part pour Le Choc des Titans, produit par la MGM) nous n'avons jamais eu à faire appel à de grandes stars ". Harryhausen, peu enclin à diriger les acteurs (il préfère les marionnettes), ne voudra cependant jamais assurer la mise en scène. Après Les Soucoupes volantes attaquent (Earth vs the Flying Saucers) de Fred Sears (1956), mille fois copié ou parodié et un troisième film tourné en noir et blanc et aux Etats-Unis, les deux hommes vont aller s'implanter à Londres, moins cher et plus près des sites de tournages (Espagne et Italie principalement).

Le 7ème Voyage de Sinbad

Ray Harryhausen va alors donner le meilleur de lui-même en créant les univers de " fantaisie " qui lui sont chers depuis sa plus tendre enfance : la préhistoire, Les Milles et une nuits, la Mythologie grecque, Jonathan Swift, Jules Verne ou HG Wells seront ses sources d'inspiration. Tournés en couleur et enveloppés par la musique inquiétante et grandiose de Bernard Hermann (qui travaille à la même époque pour Hitchcock), quatre de ces films deviendront des classiques du cinéma fantastique. " Hermann avait un esprit merveilleux pour la fantaisie, et sa musique collait parfaitement avec le type de films que nous faisions " témoigne Harryhausen. C'est aussi pendant cette période qu'il développe ou améliore des techniques d'animation et d'incrustation des miniatures avec des prises de vue en action réelle (procédé Dynamation, travelling matte, etc.).

Fort du succès populaire qu'ils rencontrent, Scheerr et Harryhausen poursuivent leur conquête de l'imaginaire et du fantastique avec Les Premiers hommes dans la Lune, La Vallée de Gwangi, deux autres épisodes de Sinbad et Le Choc de Titans en 1981. Seule exception à cette collaboration : Un million d'années avant Jésus-Christ avec Raquel Welch (remake du film de Hal Roach père et fils de 1940) produit par la Hammer. A partir de 1961, Ray Harryhausen, natif de Californie, s'installe définitivement dans les brumes de Londres. A presque 80 ans, il y vit encore dans une belle maison victorienne digne de Conan Doyle, peuplée de dessins, de bronzes et de maquettes de ses films. Il est un invité recherché des conventions et festivals comme à Paris cette semaine. En 1991, son ouvre a été couronnée par un Oscar dans une période où ironiquement, les effets spéciaux sont devenus à Hollywood une véritable industrie. Lorsqu'on lui parle d'Independance Day, il répond qu'il a réussi lui-aussi à détruire Washington. C'était dans Les Soucoupes Volantes attaquent, il y a 45 ans, et il ne fallait pas plus d'une personne pour y parvenir, et sans ordinateur.

Jean SEGURA
Notes : Ray Harryhausen Film Fantasy Scrapbook. Titan Books, London, 1989.

Interview vidéo de Ray Harryhausen