Cyclope
et aigle à deux têtes dans Le 7ème Voyage
de Sinbad, crabe et poulpe monstrueux dans L'Ile
mystérieuse, colosse de bronze et bataille de squelettes
dans Jason et les Argonautes sont quelques unes
des scènes magiques qui hantent encore le souvenir de nos toiles
blanches. Se rappelle-t-on des réalisateurs qui ont signé ces
films ? Non ! un seul nom revient naturellement à la surface de
notre mémoire : Ray Harryhausen, celui qui a imaginé, fabriqué
et animé ces créatures tout droit sorties d'un esprit hanté depuis
toujours par Gustave Doré, le génial dessinateur français qu'il
considère comme le père spirituel des directeurs artistiques de
l'Hollywood d'avant guerre.
Car
en 1933, le jeune Ray Harryausen, qui vit à Los Angeles, est à
l'avant scène du merveilleux pour assister à la première de
King Kong qui a lieu dans le mythique Grauman Chinese
Theater de Hollywood Boulevard. " La salle était décorée d'une
fausse jungle avec des flamands roses vivants avec une maquette
grandeur nature du buste de Kong lui-même " se rappelle Ray Harryhausen
qui n'avait alors que treize ans. " L'atmosphère était chargée
de mystère, de spectacle et d'anticipation et le gorille géant
avait fait plus que stimuler mon intérêt - déjà très fort - pour
les techniques d'animation de marionnettes ; j'étais obsédé par
l'idée de passer à la pratique avec une caméra 16 mm ".
Côté
école, il manie le crayon et le pinceau au collège Audubon puis
au Manual Arts High School où il se passionne pour la reconstitution
d'animaux préhistoriques. Et il commence à sculpter ses premiers
dinosaures en pâte à modeler dans le garage de ses parents. Il
ira jusqu'à montrer ses premières tentatives au grand Willis O'Brien
lui-même, créateur de King Kong, qui l'encourage. Après son bac,
il embrasse les arts dramatiques, la photographie et la sculpture
au City College de Los Angeles, et enfin la réalisation artistique
et le film à l'Université de Southern California ; époque où il
se lie d'amitié avec le futur romancier de science fiction qui
porte le même prénom : Ray Bradbury. Décidé d'embrasser la carrière
d'animateur, il montre un jour ses bouts d'essai à George Pal.
L'animateur d'origine hongroise, qui commence en 1941 à réaliser
les séries Puppetoons pour la Paramount, l'engage alors comme
assistant. Mais la seconde Guerre Mondiale fait rage et le jeune
Ray part au bout de deux ans rejoindre de l'unité de Frank Capra
dans l'Army Signal Corp. Démobilisé en 1945, il réalise dans son
garage les premiers épisodes d'une série de " Contes de fées "
qui trouveront un débouché dans des écoles, clubs, bibliothèques
et paroisses à travers toute l'Amérique. "Tandis que je m'occupais
de la production, du tournage et de la conception des marionnettes,
ma mère se chargeait de leur faire des costumes et mon père m'aidait
dans la fabrication des armatures et accessoires ".
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Mais
Harryhausen préfère se mettre au service du long métrage et des
effets spéciaux. O'Brien n'a pas oublié celui qu'il appelle affectueusement
le " petit Harry " qui lui a montré régulièrement ses progrès
pendant près de quinze ans. Il l'engage donc en 1947 pour être
l'un de ses deux assistants sur le tournage de Monsieur Joe, énième
avatar de King Kong produit par Merian Cooper (avec John Ford).
Occupé aux tâches de conception et d'organisation, O'Brien laisse
l'essentiel de l'animation du gorille aux bons soins de Harryhaussen,
et remporte enfin son Oscar en 1949, tardif hommage pour le père
de King Kong. En 1953, Harryhausen signe, seul pour la première
fois, les effets spéciaux d'un autre long métrage, Le Monstre
des temps perdus (The Beast From 20000 Fathoms),
produit par la Warner et réalisé par Eugène Lourie. Harryhausen
développe dans ce film reptilien une méthode d'animation de marionnettes
image par image combinée avec des plans d'acteurs dans des décors
réels, "une technique de base, simple et économique que j'utiliserai
au cours de toute ma carrière ". C'est sur un deuxième film, produit
par la Columbia en 1955 que Harryhausen va se lier avec le jeune
producteur américain Charles H. Schneer. " Nous partagions beaucoup
de points de vue, en particulier sur le cinéma " raconte Ray.
Pendant plus de 25 ans, les deux hommes auront en effet de quoi
partager : sur les quinze longs métrages que Ray Harryhausen va
signer jusqu'en 1981, douze seront produits par Charles Schneer
avec quelquefois Harryhausen lui-même comme co-producteur.
"
La façon dont nous travaillions était assez inhabituelle, se remémore
Harryhausen. Nous étions impliqués à toutes les étapes du film
: il s'occupait de la production et moi du scénario et des aspects
techniques. En outre, ces films devaient toujours être réalisés
dans un cadre économique très limité. C'est pourquoi (à part pour
Le Choc des Titans, produit par la MGM) nous n'avons jamais
eu à faire appel à de grandes stars ". Harryhausen, peu enclin
à diriger les acteurs (il préfère les marionnettes), ne voudra
cependant jamais assurer la mise en scène. Après Les Soucoupes
volantes attaquent (Earth vs the Flying Saucers)
de Fred Sears (1956), mille fois copié ou parodié et un troisième
film tourné en noir et blanc et aux Etats-Unis, les deux hommes
vont aller s'implanter à Londres, moins cher et plus près des
sites de tournages (Espagne et Italie principalement).
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Ray
Harryhausen va alors donner le meilleur de lui-même en créant
les univers de " fantaisie " qui lui sont chers depuis sa plus
tendre enfance : la préhistoire, Les Milles et une nuits, la Mythologie
grecque, Jonathan Swift, Jules Verne ou HG Wells seront ses sources
d'inspiration. Tournés en couleur et enveloppés par la musique
inquiétante et grandiose de Bernard Hermann (qui travaille à la
même époque pour Hitchcock), quatre de ces films deviendront des
classiques du cinéma fantastique. " Hermann avait un esprit merveilleux
pour la fantaisie, et sa musique collait parfaitement avec le
type de films que nous faisions " témoigne Harryhausen. C'est
aussi pendant cette période qu'il développe ou améliore des techniques
d'animation et d'incrustation des miniatures avec des prises de
vue en action réelle (procédé Dynamation, travelling matte, etc.).
Fort
du succès populaire qu'ils rencontrent, Scheerr et Harryhausen
poursuivent leur conquête de l'imaginaire et du fantastique avec
Les Premiers hommes dans la Lune, La Vallée
de Gwangi, deux autres épisodes de Sinbad et Le
Choc de Titans en 1981. Seule exception à cette collaboration
: Un million d'années avant Jésus-Christ avec Raquel
Welch (remake du film de Hal Roach père et fils de 1940) produit
par la Hammer. A partir de 1961, Ray Harryhausen, natif de Californie,
s'installe définitivement dans les brumes de Londres. A presque
80 ans, il y vit encore dans une belle maison victorienne digne
de Conan Doyle, peuplée de dessins, de bronzes et de maquettes
de ses films. Il est un invité recherché des conventions et festivals
comme à Paris cette semaine. En 1991, son ouvre a été couronnée
par un Oscar dans une période où ironiquement, les effets spéciaux
sont devenus à Hollywood une véritable industrie. Lorsqu'on lui
parle d'Independance Day, il répond qu'il a réussi lui-aussi à
détruire Washington. C'était dans Les Soucoupes Volantes attaquent,
il y a 45 ans, et il ne fallait pas plus d'une personne pour y
parvenir, et sans ordinateur.
Jean
SEGURA
Notes : Ray Harryhausen Film Fantasy Scrapbook. Titan Books, London,
1989.

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