Sélection Officielle

Esther Kahn
d'Arnaud Desplechin

Fin XIXème siècle, quartier de l'East End à Londres. Esther Kahn vit avec ses parents, des émigré juifs possesseurs d'un atelier de couture. Contrairement à ses frères et ses soeurs, Esther vit enfermée dans son monde. Bornée, lente dans son travail, insignifiante dans ses idées, elle semble se tenir toujours en marge de la vie, se limitant à imiter celle-ci mais ne voulant jamais pleinement y entrer. Mais Esther aura bientôt l'occasion de découvrir le but de son existence. Se rendant un jour voir une pièce, elle a en effet le déclic : le théâtre la fascine et elle veut être actrice. Une première expérience de figurante vécue comme un état de grâce aura vite fait de la convaincre : elle peut commencée sa nouvelle vie, avec deux initiateurs qui vont lui permettre de se révéler jusqu'au soir d'une première douloureuse où enfin elle prendra conscience de sa place dans le monde.

Après La Sentinelle et Comment je me suis disputé, Arnaud Desplechin semble prendre ses habitudes à Cannes puisque son troisième film, Esther Kahn, est aussi son troisème long métrage à être sélectionné en compétition officielle. On pourrait penser à du favoritisme mais toute mauvaise foi est balayée par le talent évident d'un des plus grands réalisateurs français de sa génération, un digne héritier de François Truffaut et de Jean Eustache. Pour tous les fans, nombreux, de son dernier film, Esther Kahn était attendue avec une certaine curiosité puisque le film a été tourné à Londres avec des acteurs anglais, défi dangereux, l'une des forces de Desplechin résidant dans l'écriture des dialogues, et que, pour la première fois, Desplechin se frottait à une adaptation littéraire, en costumes de surcroît. Pourtant, Esther Kahn est bien un film de Desplechin à de nombreux égards. Le cinéaste français a en effet une nouvelle fois choisi de raconter une histoire d'initiation à la vie, mais, prolongeant ainsi toute la partie intermédiaire de Comment je me suis disputé qui traitait déjà d'une Esther, son héros est cette fois-ci une femme. Cette Esther là est une force brute, une enfant qui n'a pas encore trouver sa place dans le monde qui l'entoure. Elle se comporte en sauvageonne, comme un animal blessé et perdu dans un milieu étranger, exactement comme L'Enfant Sauvage de Truffaut qui, aux dires de Desplechin, a servi de modèle au film. A l'image de son héroïne, et plus encore que ses oeuvres précédentes, le film est dur. Mais c'est de cet âpreté, qui a décontenancé plus d'un spectateur, que naît la grâce, tout comme Esther transfigurée sur scène (grand moment de cinéma) alors qu'elle s'est mutilée en coulisse. Cette grâce, c'est aussi celle dont fait preuve la jeune actrice du film, Summer Phoenix, éblouissante de bout en bout, qui non seulement rappelle que Desplechin est un extraordinnaire découvreur de talents (Emmanuel Salinger, Mathieu Amalric, Emmanuelle Devos...) mais qui se pose aussi en candidate sérieuse pour le prix d'interprétation. C'est tout le mal que l'on souhaite pour ce film hors norme qui risque de provoquer bien des malentendus alors qu'il confirme simplement le talent singulier d'un cinéaste admirable.

Yannis Polinacci


Casting Summer Pheonix, Ian Holm, Fabrice Desplechin, Frances Barber, Emmanuelle Devos
Scénario Arnaud Desplechin, Emmanuel Bourdieu
Producteur Why Not Productions, Les Films Alain Sarde, Zéphyr Films, France 2 et France 3 Cinéma
durée 2h37

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