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Takeshi Kitano : Poupées Gonflées
May 2, 2003

Gonflé, Kitano. En rupture avec ses habituelles histoires de yakusa lunatiques adeptes des jeux de plage, le plus grand réalisateur nippon actuel (et aussi le plus indépendant, schizophrène et imprévisible) s'essaie à une ode à l'amour triste, dans un univers plastique mêlant le théâtre de poupées bunraku au flamboyant kabuki. Reparti bredouille de Venise 2002 où le film n'avait pas convaincu, Dolls devrait compter sur l'intérêt des cinéphiles de l'hexagone, où les films de Kitano ont toujours réalisé de jolis scores. Sur ce, rencontre avec le maître iconoclaste près des gondoles vénitiennes…

Ce film marque une rupture assez nette dans votre carrière, vers un univers bien plus onirique et une narration encore plus éclatée…

Je me sentais à vrai dire un peu fatigué de faire des films basés uniquement sur la réalité. J'avais vraiment envie de m'essayer à quelque chose de nouveau, de m'éloigner de la réalité quotidienne. Et compte tenu de la simplicité des trois histoires du film, j'ai eu à cœur d'introduire un certain ludisme dans la chronologie narrative. Le film est comme un puzzle : c'est l'assemblage des parties qui permet de définir l'image d'ensemble. Au début de la production, je voulais même aller plus loin dans la déconstruction de la structure narrative du film, mais le producteur m'a un peu freiné dans mon élan… (Sourire)

L'idée d'une sorte de " théâtre de poupées humaines " était-elle au départ du projet ?

Mon intention initiale n'était pas de faire un film dans lequel les hommes seraient simplement manipulés comme des poupées. Je pensais faire un film qui serait comme une pièce de théâtre conçue par des poupées bunraku, et dont les personnages seraient des humains. Une fois le concept arrêté, je me suis délibérément engagé dans une veine surréaliste, stimulé aussi dans ce sens par les incroyables costumes de Yoji Yamamoto. Dans le dernier quart du film, quand les " amants attachés " atteignent les cimes enneigées, j'ai recouru à des plans en plongée, pour donner l'impression qu'une sorte de présence céleste a l'œil rivé sur les humains. Mais l'idée d'un " théâtre de poupées humaines " n'est venue que par paliers dans la conception du film.

Votre film dépeint des amours tragiques, vouées à la mort. Quel regard portez-vous sur la dimension " romantique " de votre film ?

Quand la mort n'est pas associée à l'amour, à une histoire romantique, on a souvent tendance à la ramener à quelque chose de méprisable, mais dans le cas contraire, on parle " d'amour fou ", du " grand amour ", etc. Je trouve que cette association amour/mort est un concept finalement assez spécieux. Si l'on remplace " amour " par " Dieu " ou " religion ", tout à coup l'histoire devient beaucoup plus dangereuse et effrayante. Je pense donc qu'il convient de se méfier d'une interprétation romantique du film. D'autant plus que pour moi, le personnage interprété par Hidetoshi Nishijima ne revient pas vers sa petite amie par amour, mais par culpabilité. On ne sait jamais vraiment s'il ressent de l'amour pour elle.

Parlez-nous de la palette graphique du film …

Je voulais créer une adaptation moderne des récits de Monzaemon Chikamatsu, qui ont souvent été transposés au théâtre kabuki. Dans le kabuki et le bunraku, les décors sont très colorés. Et comme le concept de Dolls était d'avoir une histoire racontée par des poupées bunraku, j'ai tenu à conserver une cohérence visuelle entre l'univers des humains et celui du théâtre bunraku. L'idée des quatre saisons permettait aussi de jouer avec toutes les couleurs de la nature.

L'idée des amants attachés a un lien avec votre jeunesse dans le quartier d'Asakusa …

(Grand sourire) A l'époque où je n'étais encore qu'un jeune aspirant comique dans le quartier d'Asakusa à Tokyo, au " French Theatre ", il y avait une légende locale selon laquelle deux sans-abri, un homme et une femme, marchaient dans les rues les poignets attachés par une corde. Comme ils se savaient individuellement fragiles et qu'ils tenaient l'un à l'autre, ils avaient décidé de se protéger en s'attachant. Cependant, on racontait que quand des passants regardaient la femme, l'homme devenait très jaloux ! (Sourire) Personne ne connaît vraiment toute leur histoire, mais on raconte qu'ils vivaient un amour interdit et avaient décidé de fuir ensemble.

Le troisième sketch ne serait-il pas une ré-interprétation de votre accident de moto survenu en 1994 ?

Pas tout à fait… (Sourire) Cette histoire est aussi inspirée du roman " Shunkinsho " de Junichiro Tanizaki, dans lequel un homme tombe follement amoureux d'une femme dont le visage a été brûlé. Conscient qu'elle ne désire pas être vue, l'homme décide, par amour, de se crever les yeux. C'est une histoire d'amour tragique qu'on retrouve, sous des formes diverses, dans la littérature japonaise. Là aussi, c'est une tradition japonaise que j'ai souhaité ré-utiliser à ma manière dans le film.

Propos recueillis par Robin Gatto & Yannis Polinacci au festival de Venise 2002




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