Gonflé, Kitano. En rupture avec ses habituelles histoires de yakusa
lunatiques adeptes des jeux de plage, le plus grand réalisateur nippon
actuel (et aussi le plus indépendant, schizophrène et imprévisible)
s'essaie à une ode à l'amour triste, dans un univers plastique
mêlant le théâtre de poupées bunraku au flamboyant
kabuki. Reparti bredouille de Venise 2002 où le film n'avait pas convaincu,
Dolls devrait compter sur l'intérêt des cinéphiles
de l'hexagone, où les films de Kitano ont toujours réalisé
de jolis scores. Sur ce, rencontre avec le maître iconoclaste près
des gondoles vénitiennes
Ce film marque une rupture assez nette dans votre carrière, vers
un univers bien plus onirique et une narration encore plus éclatée
Je me sentais à vrai dire un peu fatigué de faire des films basés
uniquement sur la réalité. J'avais vraiment envie de m'essayer
à quelque chose de nouveau, de m'éloigner de la réalité
quotidienne. Et compte tenu de la simplicité des trois histoires du film,
j'ai eu à cur d'introduire un certain ludisme dans la chronologie
narrative. Le film est comme un puzzle : c'est l'assemblage des parties qui
permet de définir l'image d'ensemble. Au début de la production,
je voulais même aller plus loin dans la déconstruction de la structure
narrative du film, mais le producteur m'a un peu freiné dans mon élan
(Sourire)
L'idée d'une sorte de " théâtre de poupées
humaines " était-elle au départ du projet ?
Mon intention initiale n'était pas de faire un film dans lequel les
hommes seraient simplement manipulés comme des poupées. Je pensais
faire un film qui serait comme une pièce de théâtre conçue
par des poupées bunraku, et dont les personnages seraient des humains.
Une fois le concept arrêté, je me suis délibérément
engagé dans une veine surréaliste, stimulé aussi dans ce
sens par les incroyables costumes de Yoji Yamamoto. Dans le dernier quart du
film, quand les " amants attachés " atteignent les cimes enneigées,
j'ai recouru à des plans en plongée, pour donner l'impression
qu'une sorte de présence céleste a l'il rivé sur
les humains. Mais l'idée d'un " théâtre de poupées
humaines " n'est venue que par paliers dans la conception du film.
Votre film dépeint des amours tragiques, vouées à la
mort. Quel regard portez-vous sur la dimension " romantique " de votre
film ?
Quand la mort n'est pas associée à l'amour, à une histoire
romantique, on a souvent tendance à la ramener à quelque chose
de méprisable, mais dans le cas contraire, on parle " d'amour fou
", du " grand amour ", etc. Je trouve que cette association amour/mort
est un concept finalement assez spécieux. Si l'on remplace " amour
" par " Dieu " ou " religion ", tout à coup
l'histoire devient beaucoup plus dangereuse et effrayante. Je pense donc qu'il
convient de se méfier d'une interprétation romantique du film.
D'autant plus que pour moi, le personnage interprété par Hidetoshi
Nishijima ne revient pas vers sa petite amie par amour, mais par culpabilité.
On ne sait jamais vraiment s'il ressent de l'amour pour elle.
Parlez-nous de la palette graphique du film
Je voulais créer une adaptation moderne des récits de Monzaemon
Chikamatsu, qui ont souvent été transposés au théâtre
kabuki. Dans le kabuki et le bunraku, les décors sont très colorés.
Et comme le concept de Dolls était d'avoir une histoire racontée
par des poupées bunraku, j'ai tenu à conserver une cohérence
visuelle entre l'univers des humains et celui du théâtre bunraku.
L'idée des quatre saisons permettait aussi de jouer avec toutes les couleurs
de la nature.
L'idée des amants attachés a un lien avec votre jeunesse dans
le quartier d'Asakusa
(Grand sourire) A l'époque où je n'étais encore qu'un
jeune aspirant comique dans le quartier d'Asakusa à Tokyo, au "
French Theatre ", il y avait une légende locale selon laquelle deux
sans-abri, un homme et une femme, marchaient dans les rues les poignets attachés
par une corde. Comme ils se savaient individuellement fragiles et qu'ils tenaient
l'un à l'autre, ils avaient décidé de se protéger
en s'attachant. Cependant, on racontait que quand des passants regardaient la
femme, l'homme devenait très jaloux ! (Sourire) Personne ne connaît
vraiment toute leur histoire, mais on raconte qu'ils vivaient un amour interdit
et avaient décidé de fuir ensemble.
Le troisième sketch ne serait-il pas une ré-interprétation
de votre accident de moto survenu en 1994 ?
Pas tout à fait
(Sourire) Cette histoire est aussi inspirée
du roman " Shunkinsho " de Junichiro Tanizaki, dans lequel un homme
tombe follement amoureux d'une femme dont le visage a été brûlé.
Conscient qu'elle ne désire pas être vue, l'homme décide,
par amour, de se crever les yeux. C'est une histoire d'amour tragique qu'on
retrouve, sous des formes diverses, dans la littérature japonaise. Là
aussi, c'est une tradition japonaise que j'ai souhaité ré-utiliser
à ma manière dans le film.
Propos recueillis par Robin Gatto & Yannis Polinacci au festival
de Venise 2002