Découvrez un Festival
Le Bulletin Board
Choix par pays, mois
Festivals du mois, de la semaine
Affiches
Oscars - Cannes - Berlin
Venice - Sundance

Archives
Découvrez un Film
Notre Sélection
Choix par pays, année
Gallerie
Newsletter
  Recherche
Liens


Sponsored by Filmfestivals






Markets coverage

 

Lucrecia Martel fait briller le cinéma argentin
January 10, 2002

Entretien avec Lucrecia Martel, réalisatrice de La Cienaga

Pour son premier long-métrage, l'argentine Lucrecia Martel fait très fort. Après avoir obtenu en 1999 le Sundance Filmmaker Award pour le scénario de La Cienaga ("le marais"), elle réussit l'exploit de faire tourner deux stars du cinéma argentin, Mercedes Morán et Graciela Borges, dans sa région natale de Salta, à 1500 kilomètres de Buenos Aires, en plein été et dans une zone marécageuse. Aussitôt terminé, le film est sélectionné en compétition officielle à Berlin 2001, où il remporte le Prix Alfred Bauer de la meilleure première oeuvre, avant de voir la vie en rose à Toulouse avec le Grand Prix Coup de Coeur, valant 20 000F d'aide à la distribution, et le Prix Découverte de la Critique Française. Rencontre avec une réalisatrice un peu asthmatique, plutôt volubile et très heureuse, et dont le premier film ne s'enlise jamais dans les poncifs.

Y a t-il une part d'autobiographie dans votre film?

Oui, le film est en partie autobiographique. Le matériau du film, certaines scènes et certains petits détails ont à voir avec mon expérience personnelle. Cependant, ce n'est pas le reflet exact de ma vie. Par exemple, ma mère n'était pas alcoolique! (rires)

Votre vision de la classe moyenne est assez critique...

J'ai essayé de faire ce film avec la plus parfaite sincérité. Il me semble que la classe moyenne latino-américaine a une lourde dette historique à payer et un passé historique très, très particulier. Je sentais que je devais avant tout parler de moi-même pour pouvoir m'exprimer sur cette situation. Bien qu'elle ait joué un très mauvais rôle dans l'histoire, je sens aussi que la classe moyenne est impliquée dans quelque chose de très complexe et qui nous dépasse tous. Alors, même si je suis assez critique envers ma propre classe, je ressens une certaine compassion face à l'impossibilité qui nous est donnée de nous sortir de cette situation et du conservatisme.

En tout cas, il n'était pas dans mon intention de délivrer une thèse sur la classe moyenne argentine, une thèse parfaite et définitive, encore moins de proposer des solutions. Cependant, j'ai une vision très claire des conflits qui sont au coeur de ma propre existence, ces mêmes conflits qui déchirent la classe moyenne. J'aurais pu faire un documentaire sur cette situation, mais ce n'est pas non plus ce que je voulais. Je voulais juste réfléter mes sentiments personnels avec le plus d'honnêteté possible.

Les femnes sont très fortes dans votre film, peut-être plus que les hommes...

Je ne crois pas que les personnages masculins sont vraiment plus faibles. Ils sont moins présents parce que le film repose sur la maison, sur l'univers intérieur de la maison où les femmes sont très présentes. Mais je sais pas si elles sont plus habilitées à survivre que leurs époux. C'est surtout parce que le film s'attache à décrire avec une certaine intensité l'expérience des femmes qu'on pourrait penser ça, mais si on se penche vraiment sur le rapport hommes/femmes, je ne crois pas qu'on puisse dire qu'elles sont simplement plus fortes.

Comment s'est déroulée l'écriture du scénario?

J'ai commencé l'écriture du scénario par de simples scènes de vie familiale, avec tous les dialogues familiers que cela implique, quand les familles sont réunies, qu'elles reçoivent des visiteurs, etc. Donc j'ai commencé à écrire en pensant à ma famille et à des familles d'amis. Pour moi, ce sont des univers très attractifs, où beaucoup de choses sont dissimulées, où l'on ne parle jamais des choses directement mais en les abordant de biais. Il y a plein de choses qui se passent de manière souterraine... Mais la décision d'organiser le scénario en deux familles et la durée du temps impartie aux événements sont venues après avoir écrit déjà beaucoup de scènes isolées sur la vie familiale.

La nature semble aussi jouer un rôle très important dans le film...

Oui, la maison et son environnement, la nature, étaient pour moi des éléments fondamentaux. Il me semblait que si je voulais explorer les personnages en détail, il fallait aussi que je montre leur environnement. Je ne sais pas si on peut parler de personnage à part entière, mais en tout cas l'environnement des personnages a une incidence dramatique très forte. La maison peut en elle-même être vue comme un piège. En général, quand on pense à la maison, on idéalise, on pense à un nid douillet, au cocon de la famille, mais la maison peut aussi être un piège mortel, un lieu de volupté, de sensualité. Mais c'est quelque chose qui nous fait peur, car nous n'osons pas transgresser certaines règles, certaines normes. Ainsi, le sexe se trouve banni de l'univers de la maison, sauf entre hommes, tout est très organisé, la cuisine est réservée aux femmes, les chambres sont distribuées de manière quasi hiérarchique... mais je crois que la vie humaine dépasse tout ça, dépasse les règles, les catégories, les dogmes, et la nature finit par s'infiltrer dans tout ça. Dans la réalité, je ne crois pas que les choses fonctionnent de manière symbolique. Bien sûr il est question de traditions, d'un lourd passé historique... Certains éléments de la maison, de la nature peuvent présager des événements de la vie de chacun. C'est quelque chose qui est fortement inscrit dans notre culture, comme une note de couleur, mais il n'y a pas dans le film de véritable charge symbolique.

Au travers de scènes très sensuelles, vous osez aussi aborder le thème de l'inceste...

Je ne plaide pas en faveur de l'inceste, mais je crois que la sensualité humaine déborde les tabous. Les tabous sont imposés aux hommes, mais l'existence humaine ne fonctionne pas selon eux. La vie finit toujours par échapper à toutes nos tentatives d'organisation, de classification.

Comment avez vous vécu le tournage de votre premier-long métrage?

Pour moi l'écriture du scénario, la préproduction et le tournage sont des moment de vrai bonheur. En comparaison, la postproduction est un moment plus douloureux. Le tournage, c'est comme une fête, je trouve, on est là, tous ensemble, avec les acteurs, on mange ensemble... Nous filmions à 1700 kilomètres de Buenos Aires, toute l'équipe a du faire le déplacement, certains acteurs venaient de Buenos Aires, d'autres des environs, et il nous a fallu vivre tous ensemble au même endroit pendant 40 Jours. Nous tournions en été, et nous étions très affectés par le climat, par les pluies, par les scènes, donc il y avait une atmosphère de tournage vraiment particulière, ce qui arrive souvent quand on tourne en dehors des villes. Quant on est dans un endroit vraiment à l'écart, comme ça, il se produit une sorte de fièvre collective, mystique, on commence à voir des choses du film se produire dans la réalité, ce genre de choses...

Un grand travail a été fait sur la bande son...

L'image du film peut paraître un peu austère, mais la bande son ne l'est en rien, elle est baroque, même s'il ny a pas de musique. Il y a beaucoup d'éléments différents dans cette bande son. Pour moi, le film est voluptueux, de la façon dont je conçois la volupté. Je vois mon film comme un paysage rempli de mille petites choses, les choses qui se passent quand des familles se réunissent. Ce n'est pas un film baroque dans le sens où il serait rempli d'effets très appuyés. Il n'y a pas une photo super travaillée, des effets de lumière, de son, de musique. Mais c'est un film qui regorge de plein de petites choses...

Dans le film, la mère veut à tout prix aller en Bolivie pour faire du shopping. C'est quelque chose de courant en Argentine?

En Argentine, il y a une tradition: les femmes vont faire leur shopping en Bolivie parce que c'est moins cher. Donc, à certaines périodes de l'année, surtout avant la rentrée scolaire, elles vont faire leurs achats en Bolivie. Et je trouve ce voyage vraiment stupide, ça n'a rien de culturel ou d'exotique. Je trouvais donc particulièrement édifiant que dans le film ce soit le grand projet de cette femme, de traverser la frontière pour aller acheter des choses qui sont un peu moins chères, souvent des petits articles de rien du tout qui viennent généralement du Brésil.

Pourquoi le personnage du docteur est-il appelé "gringo"?

Pour nous, Gringo désigne toute personne aux cheveux un peu clairs. Donc moi, avec mes cheveux blonds, je suis une "gringa". C'est une de ces petites subtilités de langage qui font bien voir que cette société reste très marquée par les couleurs. Ce n'est pas bien méchant, mais c'est vrai qu'il y a quand même un peu de racisme là-dedans... C'est comme quand on dit "blanc" ou "noir" de quelqu'un, après tout...

Y a t-il des réalisateurs qui vous ont influencée, que vous admirez?

J'admire Kubrick pour l'attention qu'il apporte au son et au montage. Il m'hypnotise... Je ne sais pas si c'est lié au fait que je suis asthmatique et que Kubrick l'était lui aussi (rires), mais le traitement du temps et du son dans ses films me bouleversent. J'admire ça. Quand on regarde un film d'horreur, on peut fermer les yeux si on a peur, mais on se bouche rarement les oreilles, et donc le son a une importance folle, il passe à travers la peau comme une odeur, on ne peut s'en défaire facilement. J'aime les réalisateurs qui font attention au son. Dans 2001, j'adore toutes les déambulations dans les vaisseaux, cette perte très suave de la notion du bas et du haut, ça me fait beaucoup d'effet. En plus, tout le vaisseau est comme une sorte de respiration humaine. Mais bon, ça doit venir du fait que j'ai quelques problèmes de respiration! (rires)

Y a t-il d'autres films qui vous ont marquée?

Comme la plupart des réalisateurs de ma génération, je crois que je suis plus attaché à des films qu'à des filmographies et des réalisateurs. J'adore les premiers films de John Woo, Le Silence d'Ingmar Bergman, David Lynch, Le Festin Nu de Cronenberg. Je suis très éclectique.

Quels seraient vos trois films préférés?

Le Silence de Bergman, Lost Highway ou Blue Velvet de David Lynch et... aïe, ça se complique! Seulement deux, alors! (rires)

Peut-être un film latino-américain pour compléter?

Oui, il y a un réalisateur que je trouve très intéressant et qui filme avec beaucoup de volupté: Leonardo Favio. Il est argentin, il a fait des films très connus dans les années 70, notamment Nazareno Cruz y el Lobo (1974 - l'histoire d'un garçon qui se transforme en loup garou dès qu'il tombe amoureux!), d'après une légende latino-américaine. C'est un film épique et fantastique, et j'adore ce genre de cinéma. Je n'aime pas beaucoup le réalisme ou le néo-réalisme. Mon film n'est pas du tout néo-réaliste. J'aime à penser qu'il a un côté fantastique...

Pour finir, La Cienaga est dédié à deux femmes. De qui s'agit-il?

Le film est dédié à mes grands-mères.

Entretien réalisé au Festival de Berlin 2001 par Robin Gatto et Glenn Myrent

A Lire :

Compte Rendu des Rencontres d'Amérique Latine de Toulouse
Festival de Berlin 2001




The Swamp (la Cienaga)





Lucrecia Martel
Lucrecia Martel
Lucrecia Martel
Lucrecia Martel
La Ciénaga
La Ciénaga
Lucrecia Martel sur le tournage
Lucrecia Martel
 

Search in title

English
Search in article body French


> Ajoutez à vos favoris > A propos de nous > Annoncez
>
Recrutement > Conditions d'utilisation > Contactez nous