Projeté à Rotterdam 2002, Berlin 2002 et au festival 2002 de
films gays et lesbiens de Paris, Fish & Elephant de Li Yu s'est affirmé
comme l'un des films clandestins chinois les plus notables de l'année,
aux côtés de l'inclassable Shanghai Panic d'Andrew Cheng.
Le premier long métrage de la jeune réalisatrice Li Yu décrit
les amours contrariées de trois lesbiennes dans une Chine pachydermique,
où le mot PACS est plus à même de faire penser au film hollywoodien
" K-Pax " qu'à un pacte de solidarité sociale. Li Yu
nous révèle les us et coutumes de son pays et les secrets de son
film dans cette interview exclusive réalisée en juin 2002.
Racontez-nous votre parcours jusqu'à Fish & Elephant…
Je suis née en 1973, dans une petite ville du nord de la Chine, aux
hivers très froids. J'ai d'ailleurs un tempérament très
nordique : têtu et persévérant. A l'époque où
j'étais lycéenne, on m'a proposé d'être présentatrice
d'actualités sur une chaîne de télévision, et après
mon diplôme, j'ai commencé d'exercer cette activité. Mais
je me suis vite rendu compte que je n'aimais pas du tout cela. En Chine, il
n'y a pas de vrai journal télévisé, seulement de la propagande
d'état. En tant que présentatrice, je n'étais vraiment
qu'un instrument, une voix de l'état. Ces années furent vraiment
tristes pour moi. Je sentais que je n'étais plus qu'un automate, un pantin.
En 1995, finalement, j'ai décidé de démissionner. Comme
je m'intéressais au documentaire, j'ai commencé de filmer des
petits sujets. Mes centres d'intérêt étaient la place des
femmes dans la société et la famille. Deux de mes documentaires,
Sister et Shou Wang, ont été primés. Cela
m'a donné beaucoup de confiance. Cependant, je gardais l'impression gênante
que le documentaire représentait une intrusion un peu trop forte dans
la vie des gens - d'autant que je m'intéressais au sujet de la famille.
Finalement, j'ai pensé que je devais passer à la fiction. J'ai
commencé d'écrire quelques scénarios, la plupart basés
sur mes documentaires. Mais jamais alors je n'eus l'occasion de pouvoir dépasser
le stade de l'écriture.
Un jour, cependant, j'eus l'occasion de rencontrer un couple de lesbiennes.
C'était le premier couple de lesbiennes mariées en Chine. Bien
que ni l'état ni la société ne reconnussent la validité
de leur union, le fait d'être unies donnait à ces deux femmes un
sens et une force particuliers à leur vie. C'est alors que l'idée
de faire un film à leur propos a commencé de germer dans mon esprit.
A cette fin, j'ai commencé de passer de plus en plus de temps avec elles.
J'ai été surprise de découvrir qu'elles avaient finalement
les mêmes joies, les mêmes problèmes, les mêmes peines
que les couples hétérosexuels. Comme on dit : " Le féminisme,
c'est la théorie, le lesbianisme, c'est la pratique ! " En tout
cas, j'étais vraiment étonnée de découvrir à
quel point ces deux femmes avaient pu s'impliquer et aller loin dans leur relation.
En Chine, on continue de penser que l'homosexualité est quelque chose
d'anormal. Je voulais donc faire un film sur la façon dont la société
chinoise considère l'homosexualité et sur les relations d'un vrai
couple homosexuel.
Comment s'est construit le scénario final de Fish & Elephant
?
Le scénario du film est basé sur l'histoire de ce couple de lesbiennes
que je connais et sur certaines situations rencontrées dans mes documentaires.
Les deux jeunes femmes du film forment - ou devrais-je dire " formaient
" - un autre vrai couple de lesbiennes dans la vie. Au début, Xiao
Qun ne voulait pas jouer dans le film, mais son amoureuse, Xiao Ling, a fini
par la menacer en lui disant : " Si tu ne joues pas, je te quitte ! "
C'est donc par amour que Xiao Qun a accepté de prendre part au film.
Malheureusement, le tournage a altéré leurs relations et elles
ont fini par se séparer. J'aime toutefois à penser que ce film
va, d'une certaine manière, conserver le souvenir de leur amour et que
c'est quelque chose qu'elles pourront toujours garder dans leurs cœurs.
Comment le film s'est-il monté financièrement ?
La recherche des financements est ce qui a pris le plus de temps dans le processus
du film. Cela a vraiment été une quête semée d'embûches
et d'échecs. J'étais vraiment sur le point de perdre tout espoir
lorsque Cheng Hong a accepté de devenir mon producteur. En mettant toutes
ses économies dans le projet, il m'a vraiment permis de le mener à
son terme. De plus, pendant le tournage, il a découvert qu'il avait en
vérité l'étoffe d'un très bon producteur. Il a permis
de résoudre tous les problèmes sans heurts, avec une aisance admirable.
Mais sa plus grande qualité est finalement de ne s'être pas du
tout ingéré dans ma vision de réalisateur. Il m'a permis
de suivre jusqu'au bout ma vision artistique et de créer une œuvre
qui m'appartienne totalement et dont je suis au demeurant très satisfaite.
En tant qu'observatrice de la société chinoise, quel regard
portez-vous sur le statut des femmes ?
Le statut des femmes chinoises est une question évidemment très
ardue. Les femmes chinoises ont une longue histoire d'oppression et d'inégalité
sociale. La Chine est une société où les femmes vivent
dans l'ombre d'hommes dominateurs. Par exemple, du fait même que je suis
une femme, on met souvent en doute mes capacités de réalisatrice
et je rencontre beaucoup de résistance à mon égard. Il
faut d'ailleurs noter qu'il existe encore des compagnies de cinéma en
Chine qui spécifient dans leurs annonces de recrutement qu'elles ne veulent
pas de jeunes diplômées. Un autre exemple concerne le harcèlement
sexuel : si, en Chine, une jeune femme est victime de harcèlement sexuel,
l'opinion publique fermera facilement les yeux sur la responsabilité
de l'homme. C'est plutôt la femme qui sera accusée d'avoir excité
son confrère masculin. Une femme ingénieur s'est d'ailleurs suicidée
à cause de cette attitude.
Quant à l'homosexualité, elle était considérée
jusqu'à l'année 2000 comme une maladie mentale par les autorités
chinoises…
Même si la Chine ne considère plus aujourd'hui l'homosexualité
comme une maladie mentale, il va falloir encore beaucoup de temps pour qu'elle
soit vraiment tolérée par la majorité de la population.
C'est surtout vrai de l'homosexualité féminine. Parce que les
femmes ont un statut très inférieur dans la société
chinoise, l'homosexualité féminine est vue comme une attaque encore
plus subversive que l'homosexualité masculine à l'encontre des
critères moraux de la société.
Je connais un peu la vie des homosexuels et les problèmes liés
à leur condition grâce à mon amitié avec Cui Zi En
(romancier et réalisateur homosexuel, accessoirement acteur vu dans Le
Protégé de Madame Qing de Liu Bingjiang). J'ai voulu le connaître
parce qu'il est l'un des rares homosexuels chinois à avoir ouvertement
déclaré son homosexualité. Bien que je sois hétérosexuelle,
je crois que je comprends bien les problèmes des homosexuels. Ils ne
sont en tout cas pas différents des nôtres. Je voulais donc faire
quelque chose qui permette de poser un regard plus compréhensif sur leur
position sociale, afin qu'on ne les rejette plus en les accusant d'être
anormaux.
Parlez-nous un peu plus de chaque actrice et de leurs personnages respectifs…
La femme qui joue le rôle de la mère dans le film n'avait jamais
joué avant. Mais tous les gens qui ont vu le film pensent que c'est elle
qui joue le mieux ! J'adore le rôle de cette maman - c'est une femme chinoise
typique qui a passé sa vie à s'occuper de son mari. Et puis un
beau jour, son mari demande le divorce. Sa fille a grandi, mais ne semble toujours
pas s'intéresser au mariage, et sa mère se demande pourquoi. Elle
se rend donc en ville, chez sa fille, et ce faisant pénètre dans
la vie de Xiao Qun et Xiao Ling. Ensemble, les trois femmes traversent toutes
sortes de petits événements intimes. Xiao Qun est une jeune femme
peu bavarde. L'actrice ressemblait d'ailleurs beaucoup à son personnage
dans la vie. Ayant son propre lot de problèmes et de fardeaux, elle comprenait
très bien le rôle de Xiao Qun. Jun Jun, elle, est une jeune femme
qui a tourné le dos à sa famille, à son passé, et
dont le cœur est profondément blessé. Elle a subi des sévices
sexuels de son père depuis son plus jeune âge. Son attitude envers
la vie ne peut donc être qu'une attitude de rejet et de colère.
Comment le tournage du film s'est-il déroulé ?
Comme Fish & Elephant est un film clandestin, le tournage a été
très difficile. Je n'ai laissé personne prendre le scénario
sur les lieux de tournage. Tous les acteurs devaient mémoriser leurs
dialogues et nous faisions tout de mémoire. C'était très
fatiguant, mais tout le monde a travaillé avec beaucoup de bonne volonté.
Les autorités ne nous ont posé aucun problème parce qu'elles
ne savaient pas ce que nous filmions. Cependant, c'était un tournage
très tendu, et nous avions tous à cœur de nous protéger
le plus possible.
Vous avez obtenu un diplôme de littérature et j'imagine que vous
portez un vif intérêt à la littérature chinoise actuelle,
qui est en train de se libéraliser par des biais divers. Dans les pays
occidentaux, nous avons découvert les romans de Mian Mian, une jeune
romancière qui joue dans le film Shanghai Panic d'Andrew Cheng,
un film projeté en même temps que le vôtre au festival de
Berlin 2002…
Je ne connais pas très bien Mian Mian, mais nous sommes deux personnes
appartenant à un même monde de modernité. J'ai lu quelques
un de ses romans et je les trouve très libérés, très
sexy, mais c'est tout. Pour ce qui est du film Shanghai Panic, j'ai pu
le voir pendant que j'étais au festival de Berlin. Je m'intéresse
en tout cas beaucoup à la littérature chinoise moderne. Je trouve
qu'elle devient de plus en plus personnelle et libérée. En tant
que telle, elle me paraît beaucoup plus vigoureuse et vitale que le cinéma.
Si le cinéma était aussi libre et non-conformiste que la littérature,
je suis sûre que d'excellents films verraient le jour. D'une certaine
manière, je suis donc jalouse, en tant que cinéaste, de la littérature
chinoise.
Pour finir, détaillez nous un peu la portée métaphorique
du titre. Qui est l'éléphant, qui est le poisson ?
Xiao Ling est le poisson du titre. Telle un poisson, elle nage au gré
des courants de la société. Elle mène une vie sans but,
sans savoir ce qu'elle veut faire. Elle n'est là que pour être
admirée, appréciée ou sinon exploitée, maltraitée
(par exemple par la mère de Xiao Qun, qui tue et cuisine un poisson à
un moment du film). L'éléphant du titre est Jun Jun. C'est une
jeune femme très en colère pour qui la société est
comme une cage. Tous ses désirs sont tournés vers une fuite qui
lui échappe. A la fin, elle tue son père pour se libérer
de ses tourments. Mais c'est un acte désespéré : en tuant
son père, elle renonce aussi à elle-même.
Si j'ai choisi de montrer un enclos d'éléphant dans le film,
c'est parce que j'avais déjà réalisé un documentaire
sur des éléphants de zoo. Dans mon esprit, les éléphants
symbolisent la colère et l'indignation. Pour regagner leur liberté,
certains éléphants cognent leurs têtes contre les grilles
de leurs cages jusqu'au sang. De telles visions m'ont beaucoup impressionnée.
Aussi, quand je réalisais mon documentaire sur les zoos, un gardien m'a
raconté l'histoire d'une jeune femme qui avait tué son père
et s'était réfugiée dans un zoo. A la fin, les policiers
l'avaient encerclée et abattue. Ceci est devenu l'histoire de Jun Jun.
Pour moi, les zoos sont des endroits sombres et violents. J'ai fait de Xiao
Qun une gardienne de zoo pour que les éléments de l'histoire se
rejoignent.
Propos recueillis par Robin Gatto.