Sélection Officielle

GOHATTO (Tabou)
de Nagisa Oshima

Tabou permet à Nagisa Oshima de renouer avec le cinéma sulfureux qui a fait son aura en Occident (qui a oublié L'Empire des Sens ?), tout en rendant un élégant hommage au chambara - le film de sabre, genre qui est au Japon ce que le western est aux Etats Unis. Le sujet de Tabou, qui l'est encore un peu au Japon - tabou - puisqu'il concerne l'homosexualité dans la milice du Shinsengumi, composée de samouraï - symbole parmi les symboles d'un Japon intègre - , permet donc au cinéaste de faire encore des siennes et de caresser les moralistes à rebrousse-poil. Non que l'histoire de Tabou soit méconnue au Japon - le scénario du film est en effet adapté de plusieurs récits des Chroniques du Shinsengumi de Ryotaro Shiba, auteur de nombreux romans historiques. Le Shinsengumi a aussi fait l'objet d'un manga dessiné par le Maître Osamu Tezuka (Le Roi Léo, Astro le Petit Robot). Mais qu'est ce que le Shinsengumi, d'abord ?

La période de l'histoire du Japon abordée dans Tabou est complexe et agitée. Quelques années plus tôt, l'ouverture des ports japonais aux étrangers a provoqué de graves émeutes xénophobes. L'Empereur veut fermer les frontières, le Shogunat est tenu par contrat de les maintenir ouvertes. Une nouvelle race de samouraïs hostiles au Shogunat apparaît : les shishi. Le Shogunat est menacé. Pour se protéger, il crée des escadrons de la mort chargés d'infiltrer les shishi. Toute cette montée de violence mène en 1864 à la bataille d'Idekaya, au cours de laquelle s'illustre le Shinsengumi en supprimant les leaders des hans du Choshu et de Higo passés aux mains des shishi.

On conçoit mal dans un tel contexte guerrier des histoires d'homosexualité (mais on les imagine encore plus mal dans l'armée française… De là à dire que le sujet y est encore plus tabou…) Et pourtant Tabou révèle sans équivoque que l'homosexualité faisait partie intégrante de la vie des samouraïs. " A mon avis on ne peut pas comprendre le monde des samouraïs sans montrer cet aspect homosexuel fondamental " tranche Nagisa Oshima face à Max Tessier, historien français de la littérature et du cinéma japonais venu l'interviewer. Une affirmation qui a dû faire se dresser pas mal de cheveux japonais, et qui éclaire d'un jour inédit un autre grand classique du cinéma japonais, Les 47 Ronins. " Auparavant, on n'osait évoquer cette homosexualité, latente ou réelle. C'était de l'autocensure. " ajoute le réalisateur. Cette homosexualité, Nagisa Oshima ne s'est donc pas gêné, lui, pour l'exposer, la montrer, sous toutes les coutures des beaux kimonos noirs des miliciens du Shinsengumi (bleus dans la vérité historique).

La tragique histoire de Tabou débute au moment où le Shinsengumi décide ne plus engager n'importe qui, seulement les meilleurs combattants, au terme de sélections rigoureuses (comme un casting métaphorique du film). Deux jeunes hommes sont choisis : Hyozo Tashiro (Tadano Asanobu), samouraï de rang inférieur, et Sozaburo Kano (Ryuhei Matsuda), dont l'envoutante beauté androgyne ne tarde pas à déchaîner les passions de quelques miliciens, dont Hyozo lui-même, qui se heurte cependant à un net refus. Quelques temps plus tard, un insaisissable meurtrier commence à prendre pour cible les miliciens du Shinsengumi… Ce qui fait vraiment plaisir dans Tabou, c'est la bonne humeur confondante avec lequel Nagisa Oshima illustre son thème ô combien délicat. Tabou n'est pas exempt d'humour, un humour espiègle qui transparaît avec bonheur dans les dialogues stratégiques ou anodins échangés par le commandant Isami Kondo (Yoichi Sai) et le capitaine Toshizo Hijikata (Takeshi Kitano), qui n'ignorent rien des passions peu " orthodoxes " (ou peu zen!) agitant leurs hommes mais ne semblent pas vouloir se prononcer sur ce sujet (" On dirait que vous voulez garder Sozaburo pour vous " lance même Toshizo à Isami.) Kitano hérite d'une voix off teintée d'un stoïcisme quasi parodique, tandis que la narration du film est divisée en tableaux aux intitulés maliceusement surchargés de sens.

Il ressort donc de ce film une bonne humeur constante semblant réfléter la sérénité nouvellement acquise par Oshima. " Je suis toujours très en colère contre tout ce qui m'entoure mais le style de mon cinéma est plus serein ", déclarait-il il y a quelques années dans les Inrockuptibles (avant la grave attaque cérébrale qui le coupa du cinéma pendant trois ans). Cependant, cette bonhommie affichée se révèle finalement être un redoutable leurre. Car l'enjeu moral du film est réel. Nagisa Oshima parvient finalement à montrer comment " l'odeur de meurtre qui émane du Shinsengumi " (pour reprendre ses propres termes) finit par contaminer la beauté de Kano et à la rendre trompeuse puis… mortelle. Le thème n'est certes pas nouveau. Mais il est illustré avec une grande finesse par un Nagisa Oshima surprenant, qui semble d'abord s'en amuser pour ensuite mieux nous surprendre et nous faire frissonner. Les amateurs de chambara ne seront pas non plus déçus : les combats au clair de lune sont superbes.

Robin Gatto

Casting "Beat" Takeshi, Ryuhei Matsuda, Shinji Okita, Tadanubo Osano, Yoichi Sai
Scénario Nagisa Oshima, based on Ryotaro Shiba's novellas Maegame No Sozaburo and San Jogawara Ranjin
Producteur Nobuyoshi Otani, Jean Labadie, Jeremy Thomas
Distribution Studio Canal

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